Laboratoire de résistance sémiotique

Les études supérieures ont-elles une fin ? De la critique de l'université à l'université critique

* Ce texte a d'abord été présenté au public à l'occasion de la seconde séance du Forum sur la finalité des études de cycles supérieurs organisé par la Faculté des arts de l'UQAM, le 17 octobre 2014 à l'Université du Québec à Montréal.
 

« La question de savoir si le genre homo a quelque autre existence qu’à travers ses seuls individus consiste en fait à se demander s’il y a quoi que ce soit d’une plus grande dignité, d’une plus grande valeur et d’une plus grande importance que le bonheur individuel, les aspirations individuelles, et les vies individuelles. Savoir si les hommes ont véritablement quelque chose en commun, suivant quoi la communauté sera considérée comme une fin en soi, et si oui, quelle est la valeur relative des deux facteurs, constitue la question la plus fondamentale et la plus pratique qui soit à l’égard de toute institution publique qui, de par sa constitution, nous confère le pouvoir de l’influencer. » — Charles Sanders Peirce1

 

  1. Poser la question « quelle est la finalité des études de cycle supérieur ? », c’est présupposer en un certain sens qu’elles n’en auraient pas déjà une, finalité. Or, elles en ont une, et elle tient à la critique — qui d’ailleurs est davantage un moyen qu’une fin. Aussi pourrait-on reformuler la question et se demander plutôt : « les études supérieures ont-elles une fin ? », ce qui est loin de constituer un simple jeu de mots.
  2. Le capitalisme, et plus spécialement la prolétarisation, ou si vous voulez, aujourd’hui, un mot plus adéquat serait la précarisation ; la précarisation donc, c’est ce qui nous empêche de penser.
  3. L’université est le lieu qui favorise, où se développe l’art de penser, et penser de manière critique implique d’être en mesure de critiquer la notion de précarisation par laquelle l’incapacité de penser s’impose.
  4. Poser la question « quelle est la finalité des études de cycles supérieur ? », c’est remettre en cause la valeur de la pensée critique en tant que telle, c’est-à-dire telle qu’elle s’avère nécessaire à l’encadrement éthique et théorique de tout domaine d’action, de développement et de régulation, au profit de sa dévalorisation menant à terme à son inefficacité à influer avec efficace et crédibilité sur les débats de société, sur les institutions sociales et politiques.
  5. Autrement dit, remettre en question le rôle même de l’université, douter de la valeur intrinsèque de la critique aujourd’hui, dans ce processus de restructuration économique (car ce forum n’adresse aucune question qui ne soit liée de près ou de loin au financement et à la capitalisation des activités universitaires), c’est favoriser son incapacitation, et par le fait même assujettir l’université à la rhétorique dominante qui la mène à se reconsidérer — d’où le présent exercice — pour mieux conformer ses activités au vocabulaire et aux modes d’action que préconise la gouvernance néolibérale, à laquelle l’université échappe encore partiellement.
  6. En sanctionnant l’idée qu’une réforme des cycles supérieurs serait nécessaire, les acteurs en position de pouvoir au sein de notre université ont enclenché un processus qui n’est pas neutre ; c’est un leurre patent que de laisser croire à la neutralité de l’exercice. Celui-ci a pour effet la déconsidération de la valeur intrinsèque et du rôle fondamental de l’université, qui est de former des individus capables de penser collectivement de manière critique. Une déconsidération qui s’effectue au profit, en contrepartie, d’une focalisation des discours autour de notions oppressantes, telles le taux de diplomation d’un programme donné, l’arrimage au marché des programmes d’étude, les mesures de soutien financier, etc. Ce sont toutes-là des questions à visée d’efficience dont l’objectif à terme relève de la capitalisation maximale des étudiantes et étudiants désormais considérés comme la « matière première » de « l’industrie universitaire ».
  7. Or, qu’est-ce que la critique ? Selon Michel Foucault, la critique c’est l’art de n’être pas tellement gouverné : « […] la critique c’est le mouvement par lequel le sujet se donne le droit d’interroger la vérité sur ses effets de pouvoir et le pouvoir sur ses discours de vérité ; […] la critique, cela sera l’art de l’inservitude volontaire, celui de l’indocilité réfléchie. La critique aurait essentiellement pour fonction le désassujettissement dans le jeu de ce qu’on pourrait appeler, d’un mot, la politique de la vérité2. » — Qu’est-ce à dire ? L’université fait fausse route en tentant de réduire ses étudiantes et étudiants au rang de matière première, malléable et rentable si transformée selon la volonté du client. Elle a tort aussi de considérer le marché, l’entreprenariat, les sphères de l’emploi comme son client unique, ou partenaire privilégié, car alors l’université s’assujettit aux seules volontés du patronat, qui rejette la responsabilité de la formation de la main d’œuvre sur l’université. Elle fait en somme de l’université son sous-traitant à la formation de la main-d’œuvre ; un contrat à sens unique, dont les frais sont réglés par l’État, lequel à son tour cherche à se désengager. Il importe à ce point-ci de rappeler deux faits : le premier, c’est qu’il ne faut pas confondre formation critique et dressage d’entreprise ; le deuxième, c’est que les partis au pouvoir trouvent aussi leur intérêt dans le dressage et dans l’incapacitation à la pensée critique.
  8. Les finalités du capital et celles de l’université sont antagoniques, mais non irréconciliables. Antagoniques parce que d’un côté, l’université a pour finalité de former des individus autonomisant, aptes à la pensée critique, c’est-à-dire indociles au dressage que, de l’autre côté, le capitalisme essaye de leur imposer par le biais des dynamiques précaritaires et individualisantes, dont la finalité est l’incapacitation des individus à penser de manière collective et critique. Il s’agit donc de dynamiques absolument oppositionnelles. Comment, alors, peuvent-elles être conciliées ? Cela ne peut se faire qu’au prix d’une séparation claire entre les sphères de la vie académique et du marché. Cela ne peut se faire qu’au prix du statut d’exception pour l’université, qui doit pouvoir bénéficier de la liberté de pensée et d’action nécessaires afin d’éviter que ne soit noyée dans la rhétorique dominante du capital les singularités critiques dont elle a le rôle de favoriser l’émergence et le développement en cautionnant et en valorisant la diversité interprétative et prescriptive ; diversités essentielles dont une société saine, qui cherchera à favoriser l’émancipation et l’harmonie à travers le dissensus et la différence, ne peut faire abstraction.
  9. S’il faut parler d’argent, alors soit. Ces prémisses aboutissent toutes à la même conclusion : l’ensemble des actrices et des acteurs en position de pouvoir au sein de notre université, plutôt que d’agir comme des patrons, plutôt que de refuser d’être tenus responsables du devenir collectif de l’institution et de sa mission, plutôt que de se désensibiliser face au débat le plus important pour l’avenir de notre société, devraient veiller à protéger le bastion de résistance critique qu’est l’université, devraient militer contre toute forme d’assujettissement ou de réduction de la liberté de pensée — et la liberté de penser est limitée par une et une seule chose : la prolétarisation, c’est-à-dire la précarisation financière, l’endettement étudiant croissant stimulé par les augmentations constantes des frais d’inscription, mais aussi la course à l’obtention de bourses des organismes subventionnaires provincial et fédéral, qui valorise à outrance la compétition entre les étudiantes et étudiants et qui institue un système de classes au sein du bassin intellectuel, désormais fragmenté et soupçonneux, parce que trahi. Ces trois dynamiques — précarisation, compétition, individualisation — réalisent la finalité du capital, qui est d’empêcher les individus concernés de penser et de critiquer collectivement ce qui leur appartient.
  10. On me demande de témoigner des conditions de formation aux cycles supérieurs à l’UQAM, notamment ses ressources humaines, matérielles et financières. Pour conclure mon témoignage, je dirai ceci, que je tire du philosophe allemand Ludwig Wittgenstein : « La philosophie est un combat contre l’ensorcellement de notre entendement par les ressources de notre langage3. » Il faudrait commencer à parler de l’université de telle sorte que l’on comprenne ce qu’elle est, et qu’on cesse de s’aliéner sur son sort.

 


Voir également, dans mon carnet :


 

  1. C. S. PEIRCE, The Collected Papers of Charles Sanders Peirce, vols 1-6 : C. Hartshorne & P. Weiss (éds), Cambridge (MA), Harvard University Press, 1931-1935 ; vols 7-8 : A. W. Burks (éd.), même éditeur, 1958, § 8.38 (je traduis).  [retour]
  2. M. FOUCAULT, « Qu’est-ce que la critique ? Critique et Aufklärung », conférence prononcée devant la société française de Philosophie le 27 mai 1978. Publiée dans le Bulletin de la Société française de Philosophie, vol. 84, no 2, avril-juin 1990. Disponible en ligne : <http://1libertaire.free.fr/MFoucault109.html>.  [retour]
  3. L. WITTGENSTEIN, Recherches philosophiques, trad. de l’allemand par F. Dastur, M. Élie, J.‑L. Gautero, D. Janicaud & É. Rigal, édition établie par É. Rigal, Paris, Gallimard, 2004, § 109.  [retour]