Laboratoire de résistance sémiotique

Du transhumanisme aux transhumanismes. Critique d’un fantasme émancipatoire

Cet article reprend en partie un travail qui a fait l'objet d'une communication lors du colloque Penser l’émancipation 2014.

Le transhumanisme est-il synonyme d'émancipation?

Dans un ouvrage intitulé Les utopies posthumaines1, le journaliste Rémi Sussan annonçait il y a presque dix ans, le déclin des groupes transhumanistes. Pourtant, la pensée transhumaniste n’a ni cessé d’être véhiculée – que cela soit par la persistance de certains groupes, le fleurissement de nouvelles associations ou encore le développement de formes artistiques et culturelles – ni de faire l’objet de la recherche scientifique, le nombre d’essais traitant du phénomène continue d’ailleurs de croître depuis 2005. Pour certains individus, le transhumanisme serait la voie émancipatoire par excellence, celle d’une évolution ou d’un progrès anthropologique par la technique. En s’intéressant à cette folle pensée transhumaniste, on se rend compte à quel point, non seulement, elle séduit un grand nombre d’individus, mais également que l’idée d’émancipation à travers les techniques, le progrès, remonte bien évidemment avant la formation de ces groupes voguant sur l’air du temps.

À partir de cette idée que le transhumanisme est considéré comme émancipatoire, je vais tenter mieux cerner ce qu’est le transhumanisme, pour ensuite montrer sur quels principes discursifs et quel cadre interprétatif il repose. Dans un premier temps, il me faut définir le «transhumanisme», ou plutôt les «transhumanismes», car il y a plusieurs formes de pensées et les transhumanistes ne s’entendent pas toujours entre elles et entre eux.

Du transhumanisme aux transhumanismes

Le terme transhumanisme renvoie généralement à un mouvement intellectuel et culturel hypermoderne qui prône la transformation de la condition humaine par les technologies. C’est du moins sur cette base définitionnelle que s’entend l’ensemble des transhumanistes. Au prisme d’une vision cartésienne, les buts de ses transformations se regroupent généralement autour du corps humain ; cela va du ralentissement voire de l’élimination du vieillissement, en passant pas la suppression des maladies, jusqu’à l’amélioration des capacités intellectuelles et physiques.

Dans certains cas, le transhumanisme renvoie à une étape transitoire entre l’humain et le posthumain : le transhumain. La figure emblématique entre humain et posthumain est évidemment celle du cyborg, un être hybridé à des machines robotiques.

Hugh Herr, ingénieur au MIT

Hugh Herr, ingénieur au MIT

Quant au posthumain, les transhumanistes l’imaginent de multiples façons : de l’humanoïde en passant par le téléchargement du cerveau dans une machine jusqu’à une intelligence collective flottante dans le réseau.

Je ferais toutefois la différence entre deux grandes formes de transhumanismes (qui ne sont pas exclusifs): d’un côté, un transhumanisme théorique, plus philosophique, axé sur la recherche, se rapprochant par exemple de la cyborg-philosophie de Donna Haraway et qui vise à repenser, avec les technologies, les catégories et les dichotomies humain/machine comme femme/homme, animal/humain ; de l’autre, un transhumanisme appliqué ou bien qui vise à l’être. Ce transhumanisme appliqué vise à faire tomber matériellement les frontières catégorielles. Les acteurs de ce transhumanisme, les transhumanistes, ne sont pas forcément regroupés en associations ; on trouve bien sûr des militants associatifs, mais aussi des chefs d’entreprise et des entrepreneurs, des artistes, des universitaires, des groupes étudiants, des groupes religieux, etc. On recense une cinquantaine de groupes et d’organisations déclarées à travers le monde, dont une vingtaine se trouve aux États-Unis d’Amérique. Hormis dans un certains nombre de pays d’Afrique et d’Asie, il semblerait qu’il existe des petits foyers transhumanistes dans les grandes villes. On en trouve en Inde, en Chine, en Russie, au Canada, en Afrique du Sud, en Amérique latine, etc. La carte ci-dessous présente quelques uns des foyers transhumanistes (par manque de données précises, les foyers d'Amérique latine, bien qu'existants, n'ont pas été recensés):

Carte des foyers transhumanistes

Carte des foyers transhumanistes (sources www.meetup.com et humanityplus.org)

Le phénomène, bien qu’émanant des États-Unis dans les années 1960-1970, s’est dispersé, en partie grâce à Internet début 2000, en proposant des variantes : chaque groupe interprète le transhumanisme en fonction de son environnement socioculturel, selon des valeurs propres, selon leur rapport au corps, à l’autre, etc. En France, Technoprog! est l’asso transhumaniste la plus connue. Marc Roux, le président de l’association, publiait récemment un article dans le recueil L’humain augmenté au Éditions du CNRS, sous le titre « Un autre transhumanisme est possible2», à savoir une forme technoprogressiste plus démocratique. Un «autre transhumanisme», car en effet, le transhumanisme étatsunien associé à une vision néolibérale domine non seulement le champ de réflexion, mais encore le champ d’action. Rémi Sussan, que j’invoquais au début de ma présentation, imputait l’échec du transhumanisme à son incapacité à faire sortir de ses rangs un leader. Nous y sommes pourtant, Ray Kurzweil, entrepreneur futurologue et directeur d’ingénierie chez Google depuis l’an passé, constitue cette figure dominante. Selon mon hypothèse, ce « transhumanisme dominant », associé à l’empire militaro-industriel américain, viendrait étouffer les autres formes transhumanistes en imposant son modèle interprétatif. Et bien que je n’adhère pas aux propos transhumanistes quels qu’ils soient, il faut reconnaître que des groupes à tendance démocratique tels que Technoprog! en France ou à un moindre niveau Humanity+ aux États-Unis, expriment la nécessité de procéder à des études interdisciplinaires en terme d’éthique face au recul de la mort voire à l’immortalité, au postsexualisme et la reproduction assistée, aux nanotechnologies, etc. Du reste, favoriser la recherche en terme d’éthique implique le temps d’explorer de façon interdisciplinaire ces différentes problématiques. Seulement, le temps semble compté, et sur la base de la loi de Moore3, le transhumanisme dominant a déjà entrepris de grands projets technoscientifiques. Le transhumanisme dominant exerce son emprise à travers différents projets qui se fondent sur une certaine interprétation du monde.

Critique d’un transhumanisme dominant

Ce que j’appelle transhumanisme dominant prend forme autour de Ray Kurzweil et de ses concepts. Malgré ses techno-prophéties délirantes, Ray Kurzweil occupe depuis peu une place importante chez Google. Il est également à la tête de multiples entreprises dont une université privée – l’Université de la Singularité – qu’il a cofondée en 2008. Située dans le Parc de recherche de la NASA en Californie, l’Université a pour mission «d’instruire, d’inspirer et de développer le pouvoir d’agir des leaders (l’emporwerment) dans l’utilisation des technologies exponentielles et ainsi faire face aux grands défis de l’humanité» (je traduis). Rien que ça.

L’un des concepts phares de Kurzweil est le concept de «Singularité» :

C’est une période future pendant laquelle le rythme du changement technologique sera tellement rapide, son impact si important, que la vie humaine en sera transformée de façon irréversible. Bien qu’elle ne soit ni utopique ni dystopique, cette époque transformera les concepts sur lesquels nous nous fondons pour donner un sens à nos vies, des modèles de marché au cycle de la vie humaine, incluant même la mort […] D’ici quelques dizaines d’années, les technologies basées sur l’information contiendront toutes les connaissances et les capacités humaines, incluant de façon définitive les pouvoirs de reconnaissance des modèles, les capacités de résolution des problèmes, et l’intelligence morale et émotionnelle du cerveau humain lui-même [...] La Singularité va nous permettre de transcender [l]es limitations physiques et cérébrales. Nous allons obtenir la maîtrise de notre destin4.

Les objectifs premiers des tenants de la Singularité (qui se nomment eux-mêmes des Singularitariens) portent d’une part sur l’affranchissement du corps biologique. Il s’agit de passer du corps 1.0 au corps 2.0 en éliminant petit à petit les organes  – en ne gardant que la peau, les organes sexuels, le squelette, la bouche, l’œsophage supérieur et le cerveau – pour enfin tout remplacer lorsque cela sera techniquement possible. À ce stade, le corps 3.0 aura fait son apparition5. D’autre part, le but ultime est d’atteindre l’immortalité (ou plutôt une «post-mortalité») ainsi qu’une intelligence supérieure dénuée de «problèmes» biologiques.

Cette fiction fantasmatique repose sur une rhétorique particulière que je développerai en quatre points. Dans un premier temps, elle repose sur un semblant de neutralité technique. Elle se présente comme apolitique et amorale. On l’a vu par exemple avec Kurzweil et sa non-utopie/non-dystopie, on l’observe également dans le discours de l’écrivain américain transhumaniste Bruce Benderson. Interrogé sur sa vision du transhumanisme par le philosophe Christian Godin, l’auteur répond sans ambages :

Christian Godin : Concevez-vous, à partir de votre propre position, que l’on puisse être radicalement opposé au projet transhumaniste sur la base d’un humanisme agnostique ou athée ?

Bruce Benderson : Non. Vous êtes vraiment fixé sur des questions morales, n’est-ce pas ? Mais le transhumanisme n’est qu’une étape de l’évolution. Est-ce que les premiers humains modernes ont discuté ces questions avec les Néanderthaliens qui existaient encore sur la planète ? Je ne crois pas. […] Les gens avec l’intelligence, l’éducation et/ou les richesses pour augmenter leurs corps et leurs cerveaux deviendront une espèce qui aura des pouvoirs très supérieurs à ceux de l’espèce humaine. Je parle de l’évolution dans le sens darwinien du terme. Les gens qui, pour une raison ou une autre, n’évolueront pas dans le même sens, s’ils existent, deviendront l’espèce inférieure incapable de survivre ou ne pouvant survivre que pour servir d’esclaves ou de viande pour les autres (comme les vaches aujourd’hui)6.

Cette réponse, qui se passe de commentaire, nous amène au deuxième point. L’utopie posthumaine reprend la thèse anthropologique de l’évolutionnisme technique selon laquelle l’humain se développe par le biais d’une externalisation technique. Sous cette perspective, le devenir humain s’accompagne nécessairement d’un perfectionnement technique. Certes, il est réaliste de dire que l’humain ne devient en partie humain que lorsqu’il acquiert la technique et que cette technique prolonge ses facultés. L’histoire montre que les inventions techniques sont en quelque sorte des avatars de nos organes : l’outil pour la main, le vélo pour nos jambes, etc. Cependant, cette thèse notamment formulée par André Leroi-Gourhan7 est ici détournée. William Bainbridge, le co-directeur du Human-Centered Computing de la National Science Fundation disait d’ailleurs en 2006 que le transhumanisme n’est pas un choix mais une nécessité. Dès lors, s’appuyant sur ce seul modèle interprétatif du devenir humain ainsi que sur un déterminisme technique, ce transhumanisme pousse à l’extrême l’idée que l’humain ne s’émancipe qu’à travers la technique. Il procède non seulement à un nivelage des innovations techniques en les mettant sur le même plan, mais également à une décontextualisation socio-historico-politique de l’objet technique.

Il est important de contre-argumenter face à une telle illusion d’un destin technique radieux. Cette contre-argumentation doit absolument recontextualiser ainsi que repolitiser la technique. Il n’y pas de linéarité dans le développement technique ; la technique prend des atours différents selon les époques et les cultures. Sans nier la globalisation, cette vision du progrès semble très occidentalocentrée. Les techniques et leurs effets se sont par exemple transformés avec l’industrialisation et ensuite l’informatisation des sociétés occidentales. Elles se sont transformées également avec l’avènement du néolibéralisme. Dans son livre Gestes d’humanités8, le chercheur Yves Citton montre à quel point certains gestes corporels et mentaux se sont vus atrophiés depuis l’externalisation industrielle des gestes (des ouvriers notamment) et ensuite avec l’externalisation informatique des facultés mentales. Cette atrophie va de pair avec l’accroissement de la dépendance pour les machines quotidiennes qu’une majorité d’utilisatrices et utilisateurs ne savent d’ailleurs ni réparer, ni même comprendre. Qui plus est, les luttes contre certaines innovations techniques scandent l'histoire (entre autres le Luddisme ). Seulement, la plupart de ces mouvements militants ont été invisibilisés de l'histoire. Faut-il aussi rappeler qu'il existe un impressionnant cimetière des techniques. Certaines d'entre elles, contrevenant par exemple à certains lobbies, se sont vues étouffées. En ce sens, il s'agit bien de choix et non d'un destin programmé.

Dans un troisième temps, ce projet posthumain s’appuie sur un programme très sérieux de développement de recherche scientifique de convergence que l’on nomme NBIC. Rejetons du projet cybernétique de la fin des années 1940, les NBIC, regroupent les nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives. Pour ne citer qu’un exemple, le projet Blue Brain de l’École polytechnique de Lausane aspire à créer un cerveau artificiel humain. Pour le moment, les chercheurs ont réussi en 2013 à produire un surper-ordinateur permettant de simuler le cerveau d'une souris (soient 70 millions de neurones, le cerveau humain en possède heureusement 100 milliards).

J’ai déjà évoqué le réductionnisme interprétatif à propos du devenir humain. Un deuxième réductionnisme vient le compléter lorsqu’il s’agit de définir l’humain : en effet, cette définition repose sur une grille de lecture de l’humain formée à partir des NBIC. Sous couvert de complexité, considérant apporter une solution globale, les discours du transhumanisme dominant tendent à s’imposer comme paradigme hégémonique. Bien que se réappropriant les objets des sciences humaines et sociales, ils évincent leurs réflexions tels des « bouchers disciplinaires » dirait Edgar Morin. Le livre de l’universitaire transhumaniste québécois Ollivier Dyens intitulé La condition inhumaine est paradigmatique d’un modèle scientiste ou pseudo-scientiste9. Ce désir de transformer l’humain et de le synthétiser, de le traduire ou encore de le discrétiser de façon numérique, puis dans un second temps de « libérer » l’humain du biologique en faisant rupture avec l’évolution biologique par les technologies, ne réside pas seulement dans une rhétorique délirante de futurologue, cet imaginaire repose sur les avancées technologiques.

Il faut néanmoins relativiser certains discours sur l’avancée des technologies, les nanotechnologies par exemple, comme le fait la sociologue Céline Lafontaine dans son ouvrage Nanotechnologies et société : enjeux et perspectives10. Cette dernière interroge un ensemble de chercheurs et montre à quel point les nanotechnologies constituent plus un mot clé, qui permet d’accéder à des financements de recherche, qu’une réalité tangible.

Cependant, cette idéologie de la singularité se trouve au cœur d’un empire techno‑militaro‑industriel et impose son modèle jusque dans les objets de consommation du quotidien : on pourrait appeler cela le transhumanisme Google. Ce sera mon quatrième et dernier point. Selon mon hypothèse, en favorisant une «cyborguisation» des êtres, certaines innovations actuelles (la lunette Google par exemple) constitue une première étape vers le post-humain. En mettant sur le marché des technologies qui semblent inoffensives, le transhumanisme dominant acculture à son idéologie. Et sous-couvert d’être des gadgets séduisant et qui nous facilitent certaines tâches, ils accroissent certains principes tels que l’injonction à la transparence, la dissémination des dispositifs de surveillance et l’archivage permanent de données et des traces ou datafication du monde et de l’humain11. En faisant converger les techniques, en connectant les objets du monde, en se plaçant comme monopole du cool sur le marché12, Google et les autres13 détiennent le pouvoir de standardiser et de programmer les gestes physiques et mentaux des individus par le biais de leurs gadgets et applications. Et pour reprendre les mots de Michel de Certeau, Google et cie opère sa domination malgré le braconnage des utilisatrices et utilisateurs. Bien que nous développions des stratégies réinterprétatives de ces objets, nous sommes quelque peu dépassé·e·s et pris·es dans l'étau : le moteur de recherche de Google n'est-il pas plus intuitif et efficace que les autres? Avez-vous remarqué à quel point il est difficile de se déconnecter de Facebook et de supprimer ses propres données? Etc. Voilà que le manège continue de tourner ; une fois que la dépendance aux dispositifs sera avérée, de nouveau modèle bien plus invasifs feront leur apparition14.

Neutralité technique et apolitisme, évolutionnisme technique, modèle interprétatif rigide issu des sciences pures et objets de consommation massifs visant à une transparence, capitalisation de données et standardisation gestuelle toujours plus grande, voilà sur quoi repose le projet du transhumanisme dominant.

Quelques pistes pour penser l'émancipation

Yves Citton affirme la chose suivante : « Telle est bien une forme de barbarie propre à notre modernité programmatrice : espérer rendre le monde parfaitement univoque en résorbant à la fois toute opacité derrière laquelle un sens serait caché et toute équivoque à l’occasion de laquelle le sens fuirait en des directions contradictoires entre elles.15» À l’encontre d’une atrophie des gestes physiques et mentaux qui permettent d’agir sur le monde, en guise de résistance à une déshumanisation et à l’emprise des programmes sur la vie, l'auteur formule l'importance de préserver trois droits fondamentaux :

  • un droit à la reformulation : c’est-à-dire pouvoir réinterpréter les choses de multiples façons en vue de contrer la domination d'un seul cadre rigide d’interprétation. Cela implique évidemment de pouvoir remettre ce dernier en question.
  • un droit à l’équivoque : il s'agit de garder un bassin de différentes significations et de différentes approches interprétatives tel qu'on peut le voir en confrontant différentes cultures à toutes échelles.
  • un droit à l’opacité : contre les nouveaux standards de transparence intégraux.

Il faut bien comprendre que ces trois principes ne s’opposent en rien aux techniques, ils visent au contraire à repenser les machines, leur «convivialité» (Ivan Illich). En plus de ces trois droits en faveur d'une diversité sémiotique, ne faudrait-il pas penser également un autre principe qui aurait trait à un droit à la déconnexion? Payer ses frais de scolarité en ligne, voter en ligne, prendre rendez-vous chez le médecin en ligne et j'en passe, constituent des formes de plus en plus prégnantes à tel point qu'il est parfois presque impossible de faire autrement qu'en passant par une plateforme web. Le droit dont je parle aurait pour tâche de veillez à ce qu'une pratique connectée garde toujours son pendant déconnecté. C'est une piste à développer au prisme des futures technologies invasives promises par le marché. Ainsi, dans un avenir plus ou moins proche, si je ne souhaite pas utiliser les interfaces optiques voire cérébrales connectées aux mondes administratifs, citoyens, marchands, etc., je dois avoir ce droit à la déconnexion16. Évidemment, ce droit a des implications économiques et sociales (emplois et liens sociaux par exemple). Il permettrait par exemple au citoyen du futur de pouvoir encore se déplacer physiquement dans son bureau de vote et d'aller faire son épicerie en parcourant les allées de fruits et légumes. Certes, les modèles s'actualisent (Amazon est un modèle qui a su utiliser le Réseau – mais au détriment des petites librairies), mais il n'empêche pas aux budgets publics de favoriser les modèles plus anciens en vertu d'un droit à la déconnexion. C'est encore une question de choix politiques...

Je terminerai sur une touche poétique, parce que traiter d'un tel sujet et convaincre ne peut pas uniquement s'effectuer par une approche argumentaire. Rappelant l'évidence que nous sommes des enfants de la terre – ce que mettent à l'index les transhumanistes dominants – , Frontera de Nils Caneele en dira et en fera peut-être bien plus que mes mots.

Frontera de Nils Caneele


Pour citer cet article: CACCAMO, Emmanuelle, «Du transhumanisme aux transhumanismes. Critique d’un fantasme émancipatoire», Laboratoire de résistance sémiotique, Montréal, avril 2014. En ligne : http://resistancesemiotique.org/transhumanisme-dominant (consulté le xxx).


 

  1. R. SUSSAN, Les utopies posthumaines, Sophia-Antipolis, Omniscience, 2005.  [retour]
  2. M. ROUX, «Un autre transhumanisme est possible» in E. KLEINPETER (dir.), L’humain augmenté, Paris, CNRS, 2013, p. 157-166.  [retour]
  3. Selon la loi de Moore, les progrès et la puissance technique s’accroissent de façon exponentielle dans le temps et avec un coup de production décroissant. Il y a quelques années, une clé usb de 256 méga coûtait bien plus cher qu’une clé de 16GB aujourd’hui qui coûte environ 10$.  [retour]
  4. R. KURZWEIL, Humanité 2.0 : la bible du changement, trad. de l’anglais par Adeline Mesmin, Paris, M21 éditions, 2007, p. 29-31.  [retour]
  5. Ibid. p. 330.  [retour]
  6. B. BENDERSON et C. GODIN, « Ce que pense un transhumaniste », Cités, vol.3, n° 55, 2013, p. 75.  [retour]
  7. A. LEROI-GOURHAN, Le Geste et la parole : technique et langage, Paris, Albin Michel, 1964.  [retour]
  8. Y. CITTON, Gestes d’humanités. Anthropologie sauvage de nos expériences esthétiques, Paris, Armand Colin, 2012.  [retour]
  9. cf. ma note de lecture, «Critique du livre : La condition inhumaine. Essai sur l'effroi technologique, d'Ollivier Dyens», en ligne : http://resistancesemiotique.org/critique-du-livre-la-condition-inhumaine-essai-sur-leffroi-technologique-dollivier-dyens  [retour]
  10. C. LAFONTAINE, Nanotechnologies et société : enjeux et perspectives, Montréal, Boréal, 2010.  [retour]
  11. La datafication du monde connue aussi sous le terme de «Big data» fait référence à l’engrangement et aux recoupement d’un important nombre de données en vue de prédire les comportements.  [retour]
  12. Google, comme Apple, participe d’une « tyrannie du cool ». Cf. Apple, la tyrannie du cool, documentaire de Sylvain Bergere, disponible en ligne : http://ici.tou.tv/apple-la-tyrannie-du-cool  [retour]
  13. Le groupe GAFA (Google, Amazon, Apple, Facebook), auquel on pourrait rajouter Microsoft.  [retour]
  14. des projets sont en cours allant de verres de contact rétiniens jusqu’au interfaces numériques installées dans le cerveau.  [retour]
  15. Y. CITTON, op. cit, p. 274.  [retour]
  16. Le Projet 2020 présente un aperçu de ce qui est imaginé en terme d'innovation technique. Cf. ma note en ligne : http://resistancesemiotique.org/sf-cybercriminalité  [retour]
  • Franck Ridel

    Article très intéressant et très bien écrit, même si je suis un sympatisant du transhumanisme.

    En ce qui concerne Ray Kurzweil, je pense que ses propos sont très pertinents et l'ont toujours été, il l'a prouvé tout au long de sa vie.

    Dans les annés 60, alors qu'il était encore ado, il a créé un logiciel qui analyse des oeuvres musicales déjà existantes et qui s'en inspire pour composer ses propres oeuvres. Enorme pour l'époque, et pourtant ça nous émerveille encore aujourd'hui

    Quelques années plus tard, quand il a créé un système de reconnaissance optique de caractères qui reconnait toutes les polices (et qui lui a permis de créer un lecteur de texte pour les non-voyants), reconnaissance de texte bien répandue dans différents produits Google (comme Picasa qui analyse les textes de nos images ou Street View, entre autres) et sur quelques systèmes d'exploitation qui intègrent la lecture de texte pour mal-voyants dans les paramètres, il a encore innové dans une chose impensable à l'époque, et devenu banale aujourd'hui.

    Quand il a ensuite créé Kurzweil Music System dans les années 70 qui lui a permis de développer par la suite les claviers Kurzweil, encore très répandus aujourd'hui chez les claviéristes, capables de reproduire le son d'un piano à queue et après de créer des sonorités très électro, tout le monde criait au scandale en disant que l'électronique ne pourra jamais s'intégrer dans la musique, elle doit être jouée par un "vrai" musicien sur un "vrai" instrument, la technologie ne peut pas transmettre d'émotions, "au bûcher !", "hérétique !", etc... et quand on voit ce qu'est devenue la musique des années 80 avec des groupes comme Van Halen ou Europe qui se sont "synthétisés", jusqu'à celle d'aujourd'hui de plus en plus électro, nottamment à travers Pro Tools ou Logic Audio, je pense qu'il avait encore raison.

    Il a toujours eu cette faculté à voir les choses 20 ou 30 ans avant les autres. S'il a la chance de vivre assez longtemps pour voir ses prédictions d'aujourd'hui se réaliser demain, il pourra une nouvelle fois bomber le torse et nous confirmer avec fierté qu'il avait une fois de plus raison. Un peu le Nostradamus technologique de notre époque en quelque sorte :-)

    • Emmanuelle Caccamo

      Cher Franck Ridel,

      Je vous remercie d’avoir pris le temps de rédiger ce commentaire que je trouve intéressant sur plusieurs plans. Permettez-moi ainsi de poursuivre le débat.

      En premier lieu, vous pointez les innovations de Kurzweil dans le monde de la musique ainsi que la création d’un logiciel pour non-voyant. On s’entendra pour dire que ces réalisations-ci et le projet du posthumain présentent un grand écart. On distinguera d’ailleurs la technique (ex. Kurzweil Music System) de l’anthropotechnie poussée prônée par les
      transhumanistes (c’est-à-dire une modification
      du corps humain hors de tout but thérapeutique. Cf. GOFFETTE, Jérôme, Naissance de l'anthropotechnie : de la médecine au modelage de l’humain,
      Paris, Vrin, 2006).

      Ensuite, votre affirmation selon laquelle Kurzweil « a toujours eu cette faculté à voir les choses 20 ou 30 ans avant les autres » ne constitue pas un argument en soi. Non seulement, vous ne pourriez répondre à la question « combien de fois
      s’est-il trompé dans ses prédictions? » – généralement, dans le mythe technicien, seules les prédictions qui se sont réalisées résistent à la postérité –, mais encore, Kurzweil n’est pas prophète, c’est avant tout un entrepreneur futé qui a su tirer profit du marché.

      Quand à votre posture discursive, il ne faudrait pas inverser les rôles et placer les transhumanistes dominants en position de victime. Vous réinvestissez un lieu commun que Jacques
      Ellul pointait déjà en 1966 :

      «lieu commun […] vraiment très commun chez les techniciens, technologues, technolâtres, technophages, technophiles, technocrates, technopans. Ils se plaignent d’être incompris. Ils se plaignent d’être critiqués. Il se plaignent de l’ingratitude de ce peuple pour lequel ils travaillent et dont il veulent le bonheur. Il ne leur suffit pas d’avoir tous les postes dans l’administration et l’État ; d’avoir tous les crédits. […] Il ne leur suffit pas de cristalliser la totalité de l’espérance des masses quand on leur annonce la pénicilline ou l’automation. […] Il ne leur suffit pas qu’en tous lieux et en toutes réunions leur parole fasse la loi, parce qu’ils sont ceux qui savent et en même temps qui agissent. Il ne leur suffit pas d’être par-delà le bien et le mal, parce que la nécessité du progrès n’est pas soumise à de vraies contingences. […] Non, tout cela ne leur suffit pas. Il leur faut encore une chose : la palme du martyre et la consécration de la vertu triomphant du dragon tout-puissant et venimeux.» (Exégèse des nouveaux lieux communs,
      Paris, La Table ronde, 1994 [1966], p. 232-233)

      Au plaisir de vous lire à nouveau,

      Emmanuelle Caccamo