Laboratoire de résistance sémiotique

Traduire les humanités 2

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Le chantier Traduire les humanités propose, pour le cycle 2015-16, une réflexion sur la traductologie en abordant la question de la résistance politique, linguistique, culturelle et épistémologique autochtone. Le chantier se veut un lieu de recherche ouvert à tous et à toutes (étudiant·e·s, professeur·e·s, chercheur·e·s, professionnel·le·s de la traduction) et s’articule à partir de deux composantes : 1) un groupe de lecture occasionnel ; 2) une série d’ateliers avec des chercheur·e·s.

Ce projet s'inscrit dans la continuité des travaux menés par René Lemieux au cours du premier cycle (2013-14) du même chantier.

Direction et coordination du chantier

Karina Chagnon (Doctorante en sémiologie, UQAM)
Pier-Pascale Boulanger (Professeure en traductologie, U. Concordia)

Titre complet

Traduire les humanités
Traduction, altérité et résistance autochtone dans le contexte colonial canadien

Descriptif

Au Canada, la traduction est conçue, enseignée et comprise comme la pratique d’un transfert culturel entre deux « solitudes » culturelles et linguistiques. Pourtant, plus de 60 langues autochtones existent actuellement à travers le territoire. Selon Perry Bellegarde, chef élu de l’Assemblée des Premières Nations, seulement trois de ces langues – le cri, l’ojibwé et l’inuktitut — ont des chances de survie au-delà des 50 prochaines années avec le niveau de financement actuel (Galloway, The Globe and Mail, 8 juillet 2015). Cette menace d’effacement de la présence autochtone et la violence coloniale qui la sous-tend n’est pas nouvelle. De fait, Patrick Wolfe soutient dans Settler Colonialism and the Transformation of Anthropology (1999) que depuis l’arrivée des Européens en Amérique, les pouvoirs coloniaux, de concert avec les pouvoirs religieux, ont employé un ensemble de stratégies pour procéder à l’effacement de la présence autochtone au profit de la société coloniale. La sémiologue Barbara Godard (Writing Between Cultures, 1997) constate que ces diverses stratégies, allant de la traduction de la part des missionnaires traducteurs aux pensionnats autochtones, ont donné lieu à un rapport de force asymétrique entre les langues dominantes (coloniales) et les langues minoritaires (autochtones). L’histoire de la traduction telle qu’elle est enseignée aujourd’hui dans le cadre universitaire canadien suppose que la traduction crée une voie de communication entre les différentes langues, aussi bien majoritaires que minoritaires. Or, dans le contexte canadien de bilinguisme officiel et vu le statut minoritaire des langues autochtones, on constate plutôt qu’au lieu de contribuer à la promotion de la variété et de la richesse des langues, la traduction a participé au contraire à leur amenuisement. C’est précisément cette réduction qui témoigne que l’histoire de la traduction a un parti pris dans le projet colonial.

Aujourd’hui, seules les deux langues dites « fondatrices » de l’État colonial sont reconnues officiellement. La juriste et intellectuelle autochtone Mary Ellen Turpel remet en cause cette « illusion hégémonique » qui prétend que la souveraineté de l’État canadien se fonde sur deux cultures d’origines européennes (Canadian Human Rights Yearbook, 1989-1990). La notion d’un contexte bilingue auquel se greffe le multiculturalisme est de l’ordre du discours hégémonique. À l’opposé, la résistance autochtone, qu’elle soit politique, juridique, culturelle, linguistique ou intellectuelle, bouleverse le discours dominant par la différence culturelle qu’elle affiche et, qui plus est, remet en cause la légitimité même de la souveraineté de l’État colonial.

Compte tenu du statut dominant des langues française et anglaise dans le contexte canadien, la discipline de la traductologie tend à se limiter à l’étude d’une altérité entre deux langues, deux cultures et deux épistémologies issues d’une tradition européenne commune. Mais qu’en est-il de l’altérité radicale autochtone qui nous entoure tous et toutes? La présence autochtone nous interpelle par sa résistance à la colonisation ainsi que par sa différence fondamentale et incommensurable. Comme l’explique Barbara Johnson dans son travail en théorie littéraire, Critical Difference (1980), la différence culturelle n’a pas à être interprétée comme un vide de connaissances dans une discipline ou un discours qu’on peut combler à l’aide de ponts conceptuels. Selon Johnson, il existe des éléments irréconciliables ou irréductibles dans les rapports humains :

If I perceive my ignorance as a gap in knowledge instead of an imperative that changes the very nature of what I think I know, then I do not truly experience my ignorance. The surprise of otherness is that moment when a new form of ignorance is suddenly activated as an imperative. (op. cit., xi)

La traduction est-elle en mesure de nous permettre de percevoir la différence culturelle comme un impératif qui peut défaire les paradigmes de la pensée dans le contexte colonial de peuplement? Le chantier s’offre comme espace de réflexion de la traduction à partir de son rôle historique dans le projet colonial jusqu’à son potentiel actuel pour faciliter les transferts culturels dans un rapport à la différence qui se fonde dans un besoin de partage culturel plutôt que l’imposition culturelle et linguistique par la force.

Ainsi, nous désirons étudier les rapports de légitimité entre les langues coloniales et les langues autochtones ainsi que leur usage dans les œuvres littéraires et théâtrales, ainsi que dans les écrits dans les sciences humaines et sociales. L’emploi de l’anglais ou du français en plus de langues autochtones par les intellectuels et artistes autochtones fait également surgir la notion d’hybridité linguistique et culturelle et renvoie à des questionnements quant à la (non) traductibilité de concepts. Aussi, nous viserons à faire une analyse critique de la notion de « langues en voie de disparition », car bien que les langues autochtones ne possèdent pas de statut officiel au sein de l’État canadien, force est de reconnaître qu’il existe un robuste mouvement de revitalisation de ces langues. Enfin, nous aborderons le rapport épistémologique entre la tradition culturelle orale et la tradition écrite, une question qui nous ramène au contexte politique de reconnaissance identitaire.

Calendrier des rencontres

Contact

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