Laboratoire de résistance sémiotique

Peut-on produire une théorie du signe qui soit esthétique ?

Peut-on produire une théorie du signe qui soit esthétique, comme on dit d’une démonstration mathématique qu’elle est belle1 ou d’un code en programmation informatique qu’il est élégant2 ?

Une théorie esthétique du signe devrait :

  1. sous des apparences de simplicité, recouvrir une somme d’opérations potentielles virtuellement infinie ;
  2. se montrer flexible dans son application tout en étant inflexible sur ses principes ;
  3. permettre d’expliquer le plus grand nombre de phénomènes sans pour autant favoriser une logique de domination ou d’assujettissement au sein de la diversité interprétative (une formule n’est pas une loi ; une doctrine n’est pas une institution).

J’ajouterais encore une précision : développer un modèle interprétatif qui soit esthétique ne signifie pas qu’à travers lui tout ce qui serait saisi serait aussi esthétique ; cela signifie seulement que ce qu’il nous laissera comprendre sera peut-être aussi élégant que le modèle qui nous l’aura révélé.

La modélisation polymanente

Cela ressemble à une utopie structuraliste, la quête d'un code universel. Soyons prudents. Le monde n'est pas donné d'avance, sinon que par des modèles d'anticipation ; il faut chaque fois réassurer sa perspective interprétative, ancrer son regard (et pas seulement le sens de la vue, mais tout appareil interprétatif à disposition) dans un rapport singulier envers les agencements sémiotiques discrétisés. « Il n'y a pas de mathèmes universels, mais des modes de sémiotisation, des codages qui s'articulent les uns avec les autres, des cartographies...3  », écrit Félix Guattari dans L'imagination au pouvoir. Ce n'est pas dans un modèle universel préexistant au complexe d'analyse que sera trouvée la beauté recherchée, mais dans l'approche, dans la compréhension des lignes, des forces, des connexions, des territoires, des valeurs, des conflits, des tensions, des bourgeonnements, des naissances minuscules, des irréductibilités manifestes que pourra éclore notre sensibilité esthétique.

Ni l'école ni l'atelier du peintre ne nous intéressent ; ce sont ses pigments, ses gestes, sa lumière sur la toile qui révèlent sa vision et la rendent cohérente. L'analyse sémiotique suivra ce chemin ; nul modèle n'est fondé en dehors de sa démonstration. La modélisation polymanente habite le multiple, émerge du continu et mute en permanence. Elle est toujours en passe d'émergence, pour cela nous ne la maîtrisons jamais complètement. À l'image de la sémiose dont le processus est infini, la sémiotique est toujours à recommencer.

*

Addendum sur la question esthétique et le principe de cohérence

Le biologiste de l'évolution et généticien britannique John Maynard Smith, dans sa recension de l'ouvrage de Daniel Dennett Darwin’s Dangerous Idea (1995), laisse une note à l'usage des linguistes. Au sujet de Noam Chomsky, Maynard Smith écrit :

Pourquoi Chomsky ne souhaite-t-il pas porter sa réflexion sur l’évolution ? Dennett, qui est aussi perplexe que moi, a émis une idée intéressante. Chomsky, suggère-t-il, accepterait sans hésiter une explication de la compétence linguistique dans les termes d’une quelconque loi physique générale, mais non dans les termes d’un « génie biologique » mal défini, ad hoc et contingent — ce qui constitue au mieux ce que notre compréhension de la sélection naturelle nous permet de faire. Cela dit, il n’est pas seul à partager un goût pour les explications générales et élégantes. Mon ami Brian Goodwin, biologiste du développement, ne peut se faire à l’idée que l’explication pour le développement puisse tenir à une série de dispositifs ad hoc, et un autre ami, le théoricien de l’évolution japonais Motoo Kimura, tristement mort maintenant, rejeta un jour une de mes idées de la sorte : « Cela est possible, mais ce serait tellement inélégant. » Mais le monde, j’en ai bien peur, est inélégant. Il y a une leçon que les étudiants de Chomsky, sinon le grand maître lui-même, devront tirer. La science est unitaire. La biologie ne peut ignorer la chimie, aussi bien le souhaiterais-je ; pour la même raison, la linguistique ne peut ignorer la biologie4.

C'est à partir de ce passage cité que le biologiste de l'évolution américain Donald R. Frohlich, que j'ai eu la chance de rencontrer récemment, a formulé une remarque qui me paraît sinon lumineuse, à tout le moins des plus pertinentes pour penser ce rapport de la théorie à l'esthétique. Il écrit : « Il se pourrait bien que la théorie de l'évolution soit inélégante. Mais les biosémioticiens qui cherchent à expliquer la biologie ne peuvent se permettre d'ignorer ou de mécomprendre les théories de l'évolution5. »

Partant du principe que le monde est inélégant, la tentation de faire de la théorie une force d'appréhension esthétisante s'avère séduisante. Après tout, l'idée même de la connaissance (et de tout modèle théorique) est d'ordonner « le chaos » environnant, de trouver des motifs récurrents, de les agencer et d'en tirer des théorèmes applicables et qui peuvent être répliqués. Autrement dit, l'élaboration de tout modèle théorique présuppose un devenir cohérent. Mais ce devenir-là (comme mythe motivant, comme utopie fonctionnelle, comme rhétorique signifiante, comme affect scientiste) ne doit pas prendre le pas sur la rigueur intellectuelle qui force l'adéquation des théories à l'effectivité des principes dynamiques du réel et tordre nos modélisations dans le sens d'un ordonnancement nécessaire, leurré parce que la seule finalité, le seul résultat possible serait celui de la cohérence. Il y a dans l'idée d'unité de la science cette même idée supérieure de la cohérence qui se manifeste, mais on a vu qu'elle avait permis à Maynard Smith de critiquer précisément le désir d'élégance que manifestent les théories générales. En dernière analyse, force est d'admettre que l'incohérence paraît encore à ce jour devoir entrer dans la composition de quelque théorie unifiée que ce soit.

La question subsidiaire s'énonce donc comme suit : l'incohérence peut-elle être esthétique ? La pensée du philosophe américain Nelson Goodman sur la cohérence m'apparaît intéressante à partager à ce point. Sa position est de considérer que le rôle de la philosophie consiste moins à expliquer les processus à l’origine du monde (et du langage) tels qu’ils se présentent à nous plutôt qu’a en expliquer le fonctionnement actuel dans son usage quotidien. Pour Goodman, l’argument selon lequel nous ferions mieux de nous abstenir d’user d’un terme dont la signification exacte, la définition ou la compréhension objective n’aurait pas déjà été fixée est comparable à l’argument selon lequel la philosophie n’a pas à être cohérente tant que la réalité qu’elle décrit ne l’est pas elle-même6. Qu'est-ce à dire ? L'injonction de la cohérence pour nos systèmes de pensée, de manière générale, ne doit pas tomber. Mais Goodman invite à considérer le caractère inévitable (voire nécessaire) de l'incohérence de la réalité telle que nous pouvons la comprendre et l'ordonner, ainsi que le caractère d'incomplétude du langage, et par le fait même de nos modèles théoriques, qui ne pourront (toujours ?) au mieux que fournir une explication ad hoc, contingente, plus précise que ce que permettaient les précédents modèles à disposition. Bien sûr, la science est toujours à recommencer. Mais heureusement elle est cumulative, jusqu'à ce qu'un changement de paradigme s'impose. Alors, l'histoire des sciences se charge de rendre cohérent ce qui ne l'est pas nécessairement, ou nécessairement pas. Non que toute avancée scientifique repose sur la sérendipité (un principe en soi plutôt élégant et séduisant), mais plus simplement que le monde lui-même, tout au contraire de la science conçue, selon le mot de Michel Foucault, comme « un langage bien formé »7, est informe, ou difforme, dans tous les cas mal formé, insuffisamment élégant pour satisfaire notre désir de cohérence. En vérité, toute cohérence est toujours formée de manière ad hoc. Et Wittgenstein, qui n'était pas dupe de ce fait, écrit dans le Tractatus à peu près ceci : tout ce que peut faire un langage bien formé, c’est d’énoncer des faits. La manière dont ces faits se raccordent, en revanche, cela regarde peut être l'esthétique. Ainsi science et esthétique paraissent-elles, sous ce rapport particulier, indissociables.

La question subsidiaire (bis) est donc la suivante : La science peut-elle être inesthétique ? Mais c'est peut-être une question aussi absurde que de se demander si un pot de lait par exemple, ou une tasse, ou une table, pourrait ne pas avoir de design. Le patron général de la table est connu : une surface plane soutenue par quatre pattes d'égale hauteur8, mais la réalisation de ce patron, la fabrication d'une table et donc la concrétisation du modèle ajoute à l'idée de table les notions qui se rapportent à son aspectualité existentielle, qui sont des remarques proprement esthétiques. L'essence du bois, la manière dont celui-ci a été sablé, la teinture employée, la forme et les dimensions de la surface plane, la courbure des arêtes, des pattes, etc. Cette conception de l'esthétique s'applique aisément aux objets façonnés par les humains. Mais on pourrait se demander si les motifs qu'arbore sur ses ailes un papillon du céleri (Papilio polyxenes) sont eux aussi esthétiques. C'est là une toute autre question. Y répondre positivement implique d'étendre notre définition de l'esthétique à la nature, et donc de former à partir de l'observation de diverses réalisations de « patrons naturels » un jugement de valeur fondé sur la qualité et la singularité aspectuelles des formes du vivant — ce qui est proprement incompatible avec la théorie de la sélection naturelle, qui instaure comme critère de supériorité non pas l'élégance, mais l'efficacité (fitness).

Or, si l'on se rapporte à la position des chercheurs précédemment mentionnés pour qui une théorie se doit d'être élégante, on ne peut qu'être frappé, pour peu que l'on s'y attarde, par ce qui se trouve implicitement évoqué dans cette rhétorique. La question de l'élégance appliquée à quelque théorie que ce soit se rapporte en fait directement à la question de son efficacité. Une théorie élégante en science, c'est tout simplement une théorie qui s'applique massivement sans trop de variations dans ses résultats et donc de possibilité d'erreurs. Une théorie élégante, c'est une théorie qui, tout en étant relativement simple (au moins dans ses vecteurs dominants), se montre d'une grande efficacité, parce qu'elle permet d'expliquer un plus grand nombre de phénomènes. Lorsque de telles théories sont mises de l'avant et largement valorisées, comme c'est le cas par exemple avec le néo-darwinisme aujourd'hui, elles s'instaurent en paradigme scientifique. Ce faisant, le problème, c'est qu'elles ont dès lors force d'agir selon une logique de domination et d’assujettissement au sein de la diversité interprétative. Un modèle s'impose au détriment des autres, les écrase, les repousse dans ses marges9. Cela, comme toute forme de domination instituée, ne peut se faire au service de la vérité — ce que pourtant vise la science. Alors croît la nécessité d'une résistance épistémique ou, dans un langage et un mode opératoire moins combatifs, s'observe l'émergence de voix discordantes soutenant de ce qui est de bon ton d'appeler une troisième voie.

La plus grande des inélégances, alors, c'est peut-être de se croire trop élégant. Ou de succomber trop facilement à la séduction qu'exerce un modèle scientifique en particulier. Les effets de mode en science sont bien connus — et la sémiotique m'en semble particulièrement friande. Si la séduction peut s'avérer efficace pour rallier à soi les vues disparates, il n'en demeure pas moins que le seul critère qui tienne dans la longue durée, c'est la vérité, pour qui la science joue et qui joue contre la science. L'élégance, sur ce point, ne devrait pas primer.

 


  1. Il existe d’ailleurs une page Wikipédia à ce sujet : <http://en.wikipedia.org/wiki/Mathematical_beauty> (en anglais).  [retour]
  2. Louis Brandy dit d’un beau code qu’il est comme l’obscénité : son évidence est frappante. Voir « What constitutes beautiful code? », sujet initié le 21 août 2008 par Tom sur Stack overflow. En ligne : <http://stackoverflow.com/questions/20564/what-constitutes-beautiful-code> (consulté le 18 août 2014).   [retour]
  3. F. GUATTARI, « L'imagination au pouvoir » (1992), recueilli dans Qu'est-ce que l'écosophie, Stéphane Nadaud (éd.), Paris, Lignes / IMEC, 2001, p. 350.  [retour]
  4. J. MAYNARD SMITH, « Genes, Memes, and Minds », The New York Review of Books, 30 novembre 1995 (ma traduction). Disponible en ligne : <http://www.nybooks.com/articles/archives/1995/nov/30/genes-memes-minds/>.  [retour]
  5. D. R. FROHLICH, « Biology, Peirce, and Biosemiotics. Commentaires ‘Cénoscopic’ d’un biologiste », The American Journal of Semiotics, vol. 30, no 1, 2014, p. 184 (ma traduction). Disponible via proxy : <http://dx.doi.org/10.5840/ajs2014301/27>.  [retour]
  6. N. GOODMAN, Fact, Fiction and Forecast. Second edition, Indianapolis, The Bobbs-Merrill Company, 1965 [1955], p. 47-48 (ma traduction).  [retour]
  7. M. FOUCAULT, Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1966.  [retour]
  8. Sur ce point, Wittgenstein s'étonne d'ailleurs que le patron général de la table ne soit pas plutôt celui d'une surface plane soutenue par trois pieds, modèle par lequel se verrait contrecarrée d'emblée la possibilité pour la table d'être bancale. L. WITTGENSTEIN, Recherche philosophiques, § 79.  [retour]
  9. Un bon exemple de cette dynamique serait l'oubli quasi total dans lequel est tombé le chercheur d'origine roumaine Stéphane Lupasco suite à la non reconduction de son contrat au CNRS en 1955 (parce que ses recherches étaient considérées inclassables). Voir : « Stéphane Lupasco » sur Wikipédia : <http://fr.wikipedia.org/wiki/St%C3%A9phane_Lupasco>. Ses recherches ont cependant fait l'objet d'un certain regain d'intérêt récemment, le chercheur Joseph E. Brenner se faisant un point d'honneur de ressusciter la logique particulière de Lupasco, nommée Logic in Reality (LIR), et qui se base sur la notion de tiers inclus. Voir notamment : J. E. BRENNER, « The Logic of the Physics of Information », Information, 2014. Disponible en ligne : <http://www.mdpi.com/2078-2489/5/3/389>.  [retour]