Laboratoire de résistance sémiotique

Note sur l'idée de « technophobie »

Lorsqu'il s'agit de discuter des techniques, il est très fréquent de qualifier celle ou celui qui en formule une critique de «technophobe». Opposition binaire largement acceptée, la «technophobie» vient ainsi s'opposer à une posture «technophile». Pourtant, malgré un emploi surabondant par de nombreux intellectuels et intellectuelles, le néologisme «technophobie» ne semble pas aller de soi. En effet, peut-on réellement être « technophobe »? On peut également se demander dans quel contexte ce concept émerge et qu'est-ce qu'il dissimule?

La polarisation technophile/technophobe, véritable lieu commun, mérite d'être questionnée, car lorsqu'on replace l'idée de «technophobie» dans la perspective de l'histoire de l'humanité, on s'aperçoit que cette posture est intenable. Elle constitue une absurdité totale. Considérant que la technique s'inscrit dans la dialectique de l'évolution humaine, être contre la technique reviendrait à être contre l'humanité tout entière.

Dans une définition plus restreinte, cette catégorisation stéréotypée ne prend nullement en compte la complexité des critiques, ou ce que l'on pourrait appeler la constellation des postures critiques. Cette rhétorique masque les diversités, invisibilise le contexte de production de l'énoncé critique et crée une généralisation : critiquer une technique ou une machine impliquerait de critiquer la technique dans son ensemble.

Comme le montre le travail de l'historien François Jarrige1, les critiques sont souvent rabaissées et ridiculisées par l’historiographie progressiste qui prend le point de vue des vainqueurs. La «technophobie» forme un argument d’autorité visant à discréditer toute contestation. À l'inverse, en produisant une historiographie des marges, c'est-à-dire en s’attachant à réhabiliter la pluralité interprétative de celles et ceux qui ont résisté à l’imposition de certaines techniques dans leur quotidien, Jarrige témoigne du fait que la polarisation technophilie/technophobie «est une construction socioculturelle qui a accompagné l’avènement du monde industriel»2.

Il n'est donc pas étonnant que cette rhétorique, qui place le «technophobe» et le «technophile» sur un modèle horizontal, cache dans les faits des rapports de pouvoirs. Les critiques s'inscrivent dans un modèle vertical et devraient être pensées hors d’une binarité pour mettre à jour une constellation de rapports de pouvoirs, de dominations et d’exploitations.

Selon Jarrige, la contestation et l’indignation à l'égard d’une technologie ne vise pas faire un choix binaire : accepter ou refuser. Elles visent plutôt à s’opposer à l’agencement socio-politique généré par une technique particulière, tout en négociant, en retraduisant, en essayant de trouver d’autres manières de faire, de lutter pour la préservation de son travail, de son savoir-faire, de son autonomie, etc. La critique ne peut être analysée sans prendre en compte le contexte de son émergence, les facteurs situés.

Parmi l’histoire erratique de la critique, on peut toutefois identifier trois types d’arguments invariants depuis le XVIIIe dans les milieux artistes et intellectuels, mais aussi dans les milieux populaires : la défense des libertés et de l’autonomie, la dénonciation de l’inégalité croissante entre les individus et la critique écologique. Pourtant, après la Seconde Guerre mondiale, l’historiographie « a souvent présenté les critiques du progrès technique comme des régressions antihumanistes, des tentations stériles d’un retour à la terre qui auraient préparé le terrain des fascismes […] »3 – alors que ce sont les régimes fascistes et autoritaires du XXe qui furent eux-mêmes technocratiques. Contrairement à ce que la rhétorique dominante du progrès tend à nous faire croire, la critique, qui se place du côté de la collectivité, ne constitue pas une position réactionnaire. Elle est un espace de production sémiotique en vue de créer le débat sur des techniques particulière. Elle est un processus démocratique de discussion et de remise en question. Bien entendu, les nouvelles formes du capitalisme réemploient la critique qui en vient à nourrir le système. Mais lorsque ce recyclage résiste, il est fréquent de tourner la critique au ridicule et d'y apposer l’étiquette «réactionnaire» ou «conservateur». À tel point qu'on en vient à se demander aujourd'hui si l'on peut critiquer une technologie tout en étant progressiste4? Faut-il aussi savoir de quel «progrès» on parle.

L'idée de «technophobie», a priori négative, gagnerait à être remplacée par l'idée de «techno-critiques». Ce concept militant, formulé par Jarrige à la suite de Jean-Pierre Dupuy et dont on notera le pluriel, vise ni plus ni moins à réhabiliter les critiques des techniques en les situant et à «dénoncer le grand récit chargé de donner sens à la multitude d’objets qui saturent notre existence» 5.

À suivre...

 

  1. Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2014.  [retour]
  2. Ibid., p. 12.  [retour]
  3. Ibid., p. 344.  [retour]
  4. Cf. «Peut-on être technocritique et néanmoins progressiste?», Télérama, juillet 2014, en ligne : http://www.telerama.fr/scenes/peut-on-etre-technocritique-et-neanmoins-progressiste,115213.php.  [retour]
  5. Ibid., quatrième de couverture.  [retour]