Laboratoire de résistance sémiotique

2020

Projet 2020 : science-fiction et prévention de la cybercriminalité

Le 25 septembre dernier, Europol publiait sur son site un court document présentant un rapport sur les risques à venir en terme de cybercriminalité en lien avec l’évolution des technologies. À l’initiative de l’International Cyber Security Protection Alliance (ICSPA), ce livre blanc formule ainsi plusieurs hypothèses jugées plausibles relatives aux futures formes de crimes commis en ligne. Le rapport s’inspire de la situation actuelle, des cyber-attaques recensées aux technologies en développement 1 et rassemble les avis de divers «experts» gouvernementaux, industriels, universitaires ainsi que d’ «experts» émanant d’organisations internationales. Son but : présenter sous la forme de trois scenarii possibles les divers problèmes que pourront rencontrer les gouvernements et les entreprises technoscientifiques quant aux nouvelles formes de cyber-attaques terroristes afin d’y faire face. Le Projet 2020 concerne avant tout les domaines de la législation, de la juridiction, de la sécurité et bien entendu du capital (coûts et pertes reliés à une cyber-attaque).

Les trois scenarii écrits présentent trois points de vue fictifs : celui d’une citoyenne, d’une entreprise et d’un gouvernement. Mais afin que le rapport soit plus séduisant, le département de cybercriminalité d’Europol (EC3) s’est associé avec l’entreprise Trends Micro2 dans le dessein de synthétiser ces trois visions en une web série de neuf micro-épisodes. Les quatre récits prennent ainsi place en 2020 dans un monde technocratique où l’hyperconnection sans-fil est globale. Le marché de l’industrie technoscientifique y dicte ses lois au détriment de la géopolitique et des législations inévitablement à la traine.

Le rapport présente dans un premier temps le personnage de Kinuko, une jeune « digital native » de 23 ans qui ne quitte jamais son Head-up display (HUD) à réalité augmentée. Si elle a connu les téléphones intelligents, elle est ensuite passée aux lunettes HUD puis aux verres de contact HUD. Elle gère son quotidien grâce à une interface 3D qu’elle régit avec ses gestes. Elle paie relativement cher son fournisseur d’accès pour avoir le service Premium, un service ultra-personnalisé. Son interface est reliée à son réseau social, elle peut voir qui de ses amis se trouvent à distance, mais elle peut choisir d’être invisible dans le nuage3. Toutes ses données sont archivées en permanence (son humeur par exemple) et sont collectées par un organisme. Mais grâce au Premium qu’elle paye assez cher, elle reçoit un rapport hebdomadaire sur l’utilisation de ses données. Depuis l’ouverture du marché de nouveaux produits basés sur les comportements, les vécus et les humeurs, elle est aussi autorisée à vendre ses propres données et obtient en échange des micro-crédits qu’elle peut utiliser dans les magasins. Elle opère ceci grâce à une entreprise de gestion d’identité et de réputation qui gère ses différents profils sociaux. En tout, elle possède six identités dont une officielle qui lui sert par exemple à voter. Chaque identité est reliée à un compte bancaire entièrement géré dans le nuage. En 2020, l’argent physique a en effet disparu de la circulation au profit d’une monnaie entièrement immatérielle.

Kinuko dirige une entreprise de fabrication d’objets et de jouets créés grâce à la technique de l'impression 3D. Tout son travail s’effectue sur le Réseau et ses collègues sont éparpillés dans le monde entier. Elle gagne aussi de l’argent en vendant ses connaissances et son savoir-faire en ligne. En échange de leçons de guitare, elle perçoit des micro-crédits utilisables. Célibataire, elle s’est récemment inscrite à un site de rencontre qui collecte l’ensemble des données disponibles des individus afin de les comparer et voir si leurs comportements sont compatibles. Le logiciel traite ses données personnelles, ses humeurs, mais aussi ce que ses capteurs sensoriels ont collecté automatiquement. L’Internet des Objets (IdO) est une réalité pour Kinuko, car tout est désormais encodé : sa voiture transmet au garagiste les problèmes qu’il faudra solutionner prochainement, ses vêtements enregistrent son fonctionnement cardiaque et envoient les données à son entraineur sportif virtuel, etc. Mais si elle vit bien avec cette situation, elle met toutefois un frein à la nouvelle mode des implants rétiniens pourtant fortement recommandés par son gouvernement. Ce dernier argumente en faveur d’une sécurité plus accrue et d’une commodité de gestion des données. Elle sait aussi que les implants sont en vogue dans les communautés de joueurs en ligne et que certains d’entre eux sont déjà infectés par des virus informatiques. Pour elle, le seul implant pour l’instant valable est médical : son arrière-grand-père Félix a vu sa vie se rallonger depuis que son implant régule son cœur, son taux de sucre dans le sang, sa température ainsi que les objets de sa maison tels que l’arrêt de la cuisinière. Kinuko est heureuse de recevoir toutes les deux heures une notification sur la santé de son arrière-grand-père. Très soucieuse qu’un virus hacke le système de Félix ou que certains capteurs ne fonctionnent plus, elle l’a ajouté à son assurance tous risques.

Le deuxième scenario imagine deux entreprises participant au techno-marché. Xinesys est une PME de 200 employés spécialisée dans la domotique. La fierté de l’entreprise est le R0Bud, un robot domestique. Le rôle de Xinesys est de procéder à l’assemblage des pièces – les roues du R0Bud ont été par exemple designées par l’entreprise de Kinuko. Son modèle économique est basé sur l’automatisation : les composants sont acheminés sans intervention humaine dans des paquets intelligents programmés pour arriver à bon port. Même si cette technique comprend des risques (vols, perte de marchandises, contrefaçons, etc.) et qu’elle est restreinte à un cercle de fournisseurs ayant adopté cette pratique, elle reste un modèle hautement rentable. Bien que viable, Xinesys doit pourtant faire face à de nouveaux modèles économiques tels que l’open source et ainsi mieux protéger sa propriété intellectuelle.

Lakoocha, elle, est une multinationale numéro un dans les services d’accès à Internet et à ses contenus. Comme Xinesys, cette entreprise doit faire face à de multiples attaques. En ce sens, qu’elles soient grandes ou petites, toutes les compagnies se sont assurées contre la perte de données et les dommages occasionnés par une cyber-attaque sur la réputation de l’entreprise. La gestion des risques constitue une part importante de leur budget annuel. L’enjeu est grand, car en faisant converger leurs données respectives sur le nuage mondial, les menaces deviennent plus sérieuses. Sans un système de sécurité fiable, les données, le cours des actions boursières et la confiance des consommateurs sont ébranlés.

Le dernier scenario met en scène un gouvernement fictif, la Sylvanie du Sud, un ancien pays en développement qui possède à présent une économie stable notamment grâce à ses terres et mines exploitées par des investissements étrangers. Depuis quelques années, le pays a investi dans l’éducation et les développements technologiques jusqu’à devenir un leader mondial en système de paiement immatériel. Il constitue de même un spécialiste renommé en nano-biologies. Ce gouvernement libéral laisse faire le marché et permet ainsi à ses citoyens d’avoir recourt à différents services de personnalisation pour leurs interfaces connectées. Les interactions entre le gouvernement et les citoyens sont entièrement automatisées. Le vote et le paiement des impôts s’effectuent en ligne, depuis les interfaces des utlisateurs. Quant aux départements du maintien de l’ordre, ils surveillent les individus et suivent à la trace leurs mouvements par le biais de capteurs et de puces RFID. Grâce aux données, la police peut ainsi prévoir certains comportements à risque qui auraient pour conséquences de perpétrer des actes criminels et terroristes. La demande d’une plus grande transparence du gouvernement et l’inflation des mouvements sociaux internationaux en ligne vulnérabilisent quelque peu la réputation de la Sylvanie du Sud. D'ailleurs, une nouvelle génération de hackers apparentée à des groupes anarchistes et anti-libéraux est apparue. Elle œuvre «pour le fun» jusqu'à la destruction criminelle. Dans cette fiction, le gouvernement sait qu'une cyber-attaque non seulement joue sur sa crédibilité auprès des autres pays, mais aussi qu'elle lui fait perdre des millions de dollars américains. Les déclarations officielles et la répression policière ne suffisent pas à endiguer les mouvements de rébellion, mais à l’inverse de ses pays voisins qui coupent directement l’accès domestique à Internet, la Sylvanie du Sud a mis en place une véritable armée d’employés qui travaillent continuellement à optimiser les relations entre les citoyens, les entreprises et le gouvernement. Le gouvernement subit quand bien même des pressions citoyennes pour limiter la récolte de données a but commercial ainsi que la destruction des données après un certain temps. Ce marché mondial des données individuelles pose de facto la question de la législation et de la médiation intérieure et internationale. La Sylvanie du Sud doit gérer de nouvelles formes de relations diplomatiques notamment avec des pays où la cybercriminalité n'est pas encadrée. Autre problème à gérer : le rapport avec les industries technoscientifiques privées qui sont à l'origine des innovations en place. Puisque le fonctionnement de la société est relié au nuage, le gouvernement doit canaliser les crises et exercer une pression sur les entreprises impliquées lorsqu'un incident technologique survient.

Le monde de 2020 ainsi représenté par ce rapport ne relève pas du rêve cybernétique qui imaginait l'éradication de l'entropie. On y lit un durcissement de notre actualité : hyper-connectivité, big data généralisé, gamification, hyper-sécurisation, hyper-compétitivité, hyper-capitalisme cognitif voire neuro-totalitarisme, bref l'hypermodernité n'a jamais si bien porté son nom. Et la conclusion du rapport n'est pas en reste, elle demeure très ambivalente : «Avant 2020, nous aurons fait un pas de plus vers la "singularité" de Ray Kurzweil. Alors que la vaste majorité des internautes actuels rejetteraient l'idée d'un implant cérébral ou rétinien, la généralisation de la réalité augmentée, la réalité virtuelle et les capteurs sensoriels pourraient être rapidement assimilés chez les nouvelles générations qui seraient dès lors moins conscientes des risques reliés à ces technologies.» Discerne-t-on dans ces mots une mise en garde, une réjouissance ou une neutralité connotée à une relative passivité face à la «technoscientocratie»? Tel que le présente le rapport, la cybercriminalité et le cyberterrorisme constituent de nouvelles formes de terreur à combattre. Mais à travers le récit, les crimes à devancer sont plutôt dirigés vers les entreprises et les gouvernements largement assujettis au marché. Le scenario mettant en scène Kinuko est fortement axé sur les avantages d'une technologie connectée et sur la manière dont le gouvernement et les industries en bénéficient.

Et la web-série? Pourquoi avoir choisi de transformer un rapport sérieux (certes, on pourrait même douter de cela) en web série facile? Les «décideurs» ne savent-ils plus lire un document (qui plus est de 25 pages en police de taille 13)? La réponse se trouve du côté de Trends Micro, l'entreprise spécialisée dans la sécurisation informatique à l'origine de la version web série. Coup markéting, Trends Micro prépare ses futurs contrats. Rik Ferguson, employé de la compagnie, apparaît d'ailleurs dans la fiction en tant qu'expert sous son véritable nom. Fiction, non-fiction, cela n'a plus vraiment d'importance, la machine est en route, il va falloir se prémunir contre ce genre d'environnement informatique semble-t-on nous dire.

Malgré un scenario rudimentaire et manichéen — un petit groupe attaque l'ensemble du nuage et paralyse le pays, mais la police est extrêmement rusée et finit par le démanteler —, cette web serie de qualité médiocre participe pourtant à un mouvement plus vaste, celui d'une acculturation transhumaniste des spectatrices et spectateurs. Timothy Leary ne parlait-il pas de « science-faction» pour désigner ces grands projets techno-politiques édulcorés par le filtre de la sf?  Sous couvert de montrer leurs dangers et en plus de créer un potentiel marché, la web série promeut ces technos de convergence desquelles nous dépendrions entièrement. La fiction séduit, esthétise et concourt à fabriquer un fantasme, mais surtout normalise ces objets par une multiplication d'intertextes4. La science-fiction est à la fois un moteur d'innovation ainsi qu'un espace promotionnel d'un système politique alliant marché, technologie et transformation de l'humain5. Elle participe d'un markéting bien ficelé. Finalement, on se demande : aura-t-on le choix? Pourra-t-on refuser d'utiliser ces technologies qu'Europol, l'ICSPA et Trends Micro semblent prendre au sérieux? Aura-t-on le temps de débattre de façon éthique sur ces objets dont les lunettes Google constituent une première forme? Des groupes tels que Stop The Cyborgs préparent déjà leur résistance : «The threat is not just to privacy but liberty, fairness and justice. The risk is that we will be ruled, not by an obvious dictatorship, but more insidiously and completely by techno-social systems like wearable tech and the internet of things. True totalitarianism made invisible because it appears in the form of code, electronic devices and feedback loops.»

La lectrice et le lecteur pourront trouver l'intégralité du rapport en langue originale ici.

 

  1. Sans être mentionnés, on y reconnaît des projets tels que les lunettes Google.  [retour]
  2. Trends Micro se définit sur son site web comme un leader en sécurisation des données qui transitent dans l'informatique en nuage (cloud computing).  [retour]
  3. En savoir plus sur le cloud computing  [retour]
  4. On trouve de plus en plus de productions visuelles de SF postcyberpunk traitant de technologie d'un futur proche tels que les implants cérébraux. À titre d'exemples : The Final Cut (2004), Dollhouse (2009), Black Mirror (2011), H+: the Digital Series (2012).  [retour]
  5. Thomas MICHAUD, « La science-fiction : une culture de l’innovation globale » in Journal for communication studies, vol. 3, no. 1 (5), 2010, p. 171–180. En ligne : http://essachess.com/index.php/jcs/article/view/93  [retour]