Laboratoire de résistance sémiotique

Tes sacrés gestes, sacrés poèmes

* L’expérience du sacré serait irrationnelle. C’est-à-dire à côté, en dehors de la rationalité si valorisée de notre époque. Cela n’empêche pas ce sentiment de circuler chez les êtres, même les plus « civilisés ».

* Le sacré, comme le conçoit Roger Caillois, est une propriété stable ou éphémère de certaines choses, certains êtres, certains espaces et certains temps. Est donc sacré, pour un religieux, les instruments du culte, les êtres d’autorités et les lieux et les jours où se pratique sa religion. Si, comme Yves Citton, nous croyons que le sentiment du sacré n’a pas quitté nos vies et qu’il s’est simplement déplacé dans d’autres coutumes (les rituels esthétiques), il est possible de voir qu’encore une fois nous sacrons des chose, des êtres, des espaces et des temps.

* L’admiration timide du lecteur passant pour la troisième fois devant la table de son auteur favori au salon du livre (Cet auteur passera son heure de signature sans visite, mais les libraires seront généreux lorsqu’il demandera à remplir sa coupe de vin).

* Le sacré est ce qui « ne s’apprivoise pas, ne se dilue pas, ne se fractionne pas1 », le respect que nous lui témoignons est fait « à la fois de terreur et de confiance2 ». On en comprend pas le sacré, on le sent, comme on sent la distance ou le sublime.

* Voyez ici un homme, 33 ans. Il ouvre le livre en inspirant, déployant à la fois les pages et son corps et ne commençant à lire que lorsqu’il se dégonfle. Son visage exprime l’inconfort et pourtant quelque chose le pousse à continuer son activité (votre regard). Le voilà qui tourne la page, fronce les sourcils, tourne la page suivante, puis il pince les lèvres. Et le jeu continu, et il vous oublie, peut-être, bien que vous l’observiez toujours. Le voilà qui s’arrête un instant dans sa lecture (sa respiration aussi est moins régulière). Vous voyez ses yeux remonter la page qu’il vient de lire. Et pendant qu’il repasse ses quelques vers, vous pensez : « Eh bien… voilà ».

* Si le « bon chrétien s’agenouille pour prier ; le bon littéraire se plie à la lettre du texte pour en interpréter les singularités3 ». Les gestes sont essentiels aux rituels sacrés, car « c’est en commençant à croire aux vertus de l’agenouillement et en faisant les gestes extérieurs de la religion qu’on devient un croyant fervent4 ». Ainsi, c’est en se soumettant aux rituels, celui d’un événement poétique par exemple, qu’on deviendrait « un converti sincère qui participe à l’aventure esthétique avec une exaltation et un enthousiasme dépourvus de tout scepticisme5 ». Il faudra d'abord s'asseoir, se taire, applaudir, avoir l'air de respecter le rituel. Sentir qu'on y appartient finalement, que nous participons. Faire taire l'imposture.

* M. voudrait qu’on crache sur la poésie, qu’on la piétine, qu’on la salisse, qu’on la rapproche  du monde. Il dit : « Qu’on la désacralise ». Ce qui ne l’empêche pas d’avoir la foi.

* Le sacré ne fait pas seulement des recommandations, il pose aussi ses tabous. Roger Caillois fait du tabou un aspect essentiel de tout rapport au sacré. Le tabou est un impératif négatif qui « consiste toujours en une défense, jamais en une prescription6 ». Si on désire l’appliquer à l’art, on peut penser au fait de toucher une œuvre dans un musée, ou encore monter sur la scène pendant une représentation de théâtre. Habituellement, il n’est pas nécessaire d’avertir de ses interdits puisqu’ils sont connus, ils font partie de l’expérience. Sans doute que lorsque le sacré d’un événement se détériore, les tabous ne sont plus respectés avec autant de ferveur.

* En reprenant la répartition faite par Caillois,  on pourrait dire que le sacré des événements de poésie s’applique à certains êtres qui sont nommés poètes, à certains espaces comme celui de la scène et à certains objets comme la performance des lectures de poèmes. Le micro et la scène sont réservés au poète, on ne s’y présente pas à moins d’une situation particulière,  un micro-ouvert par exemple. Les performances sont respectées : le public garde le silence lorsqu’un individu prend la parole et ne se déplace pas inutilement pendant la représentation.

* Le problème, je crois, n’était ni les textes ni les lecteurs. Ils n’étaient pas plus mauvais que lors des dernières soirées de lectures publiques où nous nous sommes trouvés. Et bien que nous ayons consommé exagérément tout ce qu’on pouvait bien nous offrir, rien n’arrivait à nous émouvoir… Sauf peut-être, ce type au bar, qui hurlait quelques insanités. Nous avons constaté avec honte que ses paroles nous semblaient justes, éclairantes : « This is shit, osti. Ta yeule ! On veut pas l’entendre ton texte de marde ! ». 

* Une posture d’attention est la seule manière de possiblement profiter d'une lecture de poésie. Il s'agit d'un geste, mais à notre discrétion.

* Pour que le rituel puisse espérer être efficace autrement qu'en apparence, il faut un public initié. Il est essentiel, puisque lui seul connaît les gestes recommandés, les tabous et les instants ou le sentiment d’atteindre quelque chose de plus grand que soi est possible. Du récepteur de l’œuvre compétent provient l’essentiel du caractère esthétique d’une œuvre.

* Il n’est pas certain qu’un rituel plus respectueux des traditions soit réellement efficace pour l’expérience esthétique. Contrairement aux religieux, remarque Citton, « nous ne "participons" pas aux expériences esthétiques sans garder une distance "sceptique" envers la réalité et les enjeux de nos comportements7 ». D’où l’importance du geste, puisque « hormis quelques éphémères moments d’emportements enthousiastes, nous peuplons nos expériences esthétiques de gestes plutôt que d’actes – avec l’hygiène de détachement qu’implique cette distinction8 ». Plus les gestes ont été répétés, plus il est dangereux qu’il s’y installe, non seulement une distance, mais un rapport cynique.

* En faisant légèrement dévier les gestes ou en tentant de les réfléchir autrement, il est permis de croire que, sortis des facilités, nous soyons moins près des « mécaniques » des rituels.

* « Il faudrait que tu m’expliques. Il me semble que c’est espérer beaucoup des masses de bœufs qu’on devient lorsqu’on est un public. Je me sens comme un poème-hamburger. Je suis pas une showgirl groundée, je suis une poète qui a besoin du micro pour tenir le monde à distance… Le burger, c’est le poème dit pour que le public soit capable d’entrer dedans ». – R.D.

 

  1. CAILLOIS, Roger, L’homme et le sacré, Paris, Gallimard, coll. « Folio essai », 1950, p. 27.  [retour]
  2. Ibid.  [retour]
  3. CITTON, Yves, Gestes d’humanités, Anthropologie sauvage de nos expériences esthétiques, Paris, Armand Colin, 2012, p. 166.  [retour]
  4. Ibid, p. 170.  [retour]
  5. Ibid.  [retour]
  6. CAILLOIS, Roger, op. cit., p. 29.  [retour]
  7. CITTON, Yves, op. cit., p. 168.  [retour]
  8. Ibid.  [retour]