Laboratoire de résistance sémiotique

Quel genre de sémioticien êtes-vous ?

Un peu par hasard (je ne me souviens plus très bien comment, Facebook probablement), je suis tombé sur un lien qui m’a intrigué. Il s’agissait d’un sondage dont le titre était : « Quel genre de sémioticien êtes-vous ? »1. À première vue, cela ressemblait à n’importe quel sondage un peu bidon auquel on aboutit de fil en aiguille sur Internet — genre Buzzfeed — ressource infinie de procrastination. Mais cette fois, j’étais réellement intrigué, parce que s’il y a bien une chose que partagent une majorité de sémioticiennes et sémioticiens, c’est justement de n’être pas d’accord sur ce qu’est la sémiotique. Et à plus forte raison encore dans la sphère francophone, où le débat se double d’une espèce de schizophrénie disciplinaire plus ou moins taboue mais persistante entre, d’une part, la sémiologie d’origine linguistique et, d’autre part, la sémiotique d’obédience philosophico-pragmatique. Alors quand vient le temps de déterminer quel genre de sémioticien·ne on est, les réponses varient forcément. Tour d'horizon de la constellation du signe.

Questions de méthode

J’ai donc complété le sondage et obtenu mon résultat. Ainsi, j’ai pu accéder à l’ensemble des statistiques enregistrées en raison des 153 participants s’étant déjà soumis au sondage avant moi. Au rayon des méthodes, il importe de mentionner que les résultats ne sont d’aucune manière scientifiques ou représentatifs. Premièrement, n’importe qui peut compléter ce sondage, qu’elle ou il se décrive comme sémioticien ou non (bien que les affinités n’y soient certainement pas pour rien dans l’intérêt porté par les utilisateurs envers ce sondage plutôt qu’un autre). Deuxièmement, rien n’empêche de se soumettre deux fois au sondage et d’ainsi influencer la répartition des résultats de l’ensemble des participants. Troisièmement, le sondage a d’abord et avant tout été bâti dans une optique qui me paraît comique, comme un clin d’œil aux sémioticiens plutôt que comme une enquête sérieuse. Cela ne l’empêche toutefois pas de se montrer révélateur sur certaines positions parfois tranchées à l’intérieur de notre champ. Sur les 11 questions à choix multiple que compte le sondage, plus de la moitié servent essentiellement à établir des affinités entre la vie personnelles de sémioticiens historiques et la vôtre sur la base de préférences telles « Au restaurant, que commandez-vous généralement ? », « Lequel des animaux suivants vous attire le plus ? » ou encore « Quel était votre jeu préféré lorsque vous étiez enfant ? ». D’autres questions plus ou moins pertinentes du point de vue disciplinaire servent à influencer le résultat final en fonction d’intérêts plus spécifiques, tels les formes ou périodes d’art que vous trouvez les plus « engageantes ». Les choix varient entre formes d’art, périodes, attitudes personnelles ou approches, mais ne sont aucunement exhaustifs et montrent surtout leur rôle dans l’attribution de votre type final. Par exemple, si vous choisissez de répondre « Je suis vraiment attiré par les formes géométriques », votre type final tendra vers « Le vulgaire structuraliste » (j’y reviendrai). Il en va de même pour une autre question où il est demandé de sélectionner son époque préférée de l’histoire occidentale (sans que l’on puisse choisir une époque antérieure au 16e siècle, à moins de répondre « Il faut savoir apprécier l’histoire dans son entièreté »), et encore pour une dernière question où il est demandé quel livre vous préfèreriez lire, où les réponses n’ont strictement aucune valeur objective. Je passe donc rapidement sur cette portion de l’enquête, qui ne nous sera pas utile.

De l’ensemble, il ressort quatre questions qui m’ont paru révélatrices et sur lesquelles je voudrais à présent m’attarder. Mais à nouveau, je tiens à réitérer le caractère non probabiliste du sondage et le manque d’objectivité des questions et de leurs choix de réponse. En outre, les cinq types finaux auxquels vous pouvez être identifié en vous soumettant au sondage montrent assez bien les limites de l’exercice et son biais. En effet, vous pouvez être : 1) un « vulgaire structuraliste » ; 2) un « poststructuraliste » ; 3) un « peircien » — d’après Charles S. Peirce (1839-1914), considéré comme le père de la sémiotique moderne ; 4) un « poinsotien » — d’après Jean Poinsot (1589-1644), auteur du Tractatus de signis que John Deely a beaucoup œuvré à faire connaître de nos jours ; 5) un « vichien » — d’après Giambattista Vico (1668-1744), auteur de La Science Nouvelle (1725) et considéré comme le premier « vrai constructiviste » par Ersnt von Glasersfeld ; ou 6) un « néo-pragmatiste », dans la lignée de Thomas A. Sebeok (1920-2001), fondateur notamment de la Semiotic Society of America. Au détriment de la différence, la diversité des « maîtres spirituels » s’avère plutôt restreinte…

*

Comme je l’ai mentionné précédemment, je ne souhaite pas mettre beaucoup d’emphase sur les résultats puisqu’ils ne sont pas probants et que le sondage demeure ouvert, mais l’on pourra tout de même prendre compte de ceux-ci (en date du 18 août 2014) entre parenthèses après chaque choix de réponse. Si vous souhaitez vous soumettre au sondage, je vous conseille donc de le faire avant de lire ce qui suit, afin d’éviter que vos réponses ne soient influencées par les résultats déjà enregistrés et mes commentaires sur les questions choisies.

Giambattista Vico, par Giorgio Clementi (Rome).

Statue de Giambattista Vico par Giorgio Clementi (Rome).

Lequel des choix suivants décrit le mieux la relation qu’opère la « sémiotique » en tant que manifestation de la philosophie, du langage ou de la culture ?

  1. La sémiotique est l’extension de la science linguistique à tout phénomène culturel (10%) ;
  2. La sémiotique est une doctrine philosophique pouvant s’appliquer à tout phénomène de notre expérience (17%) ;
  3. La sémiotique est un champ qui aide aux fins de l’interprétation de toute chose au sein de la culture humaine (24%) ;
  4. La sémiotique est une approche à la culture basée sur le langage et la métaphore (16%) ;
  5. La sémiotique est l’étude de la nature du signe (16%) ;
  6. La sémiotique est constituée d’une famille d’approches diverses en vue d’étudier les signes (17%).

Bien que l’on ne puisse pas se fier aux résultats enregistrés, on notera tout de même que ceux-ci, relativement à cette question, sont quasi équitablement répartis. L’identité de la discipline, si l’on s’attarde aux relations qu’elle est censée entretenir envers son champ d’application, est donc loin d’être consensuelle.

On reconnaît sans difficulté dans l’option 1 une position s’inscrivant dans la tradition de la sémiologique d’origine linguistique, de Ferdinand de Saussure à Roland Barthes en passant par Roman Jakobson. Cette approche se donne pour limite la notion de culture, elle-même relativement floue, mais qui, dans les faits, s’avère souvent analogue au (vaste) champ que recoupe les humanités.

Le choix 2 se rapporte quant à lui de manière assez univoque à la longue tradition sémiotique qui naît dans la médecine et qui se développe dans la philosophie scolastique, avec des représentants notables tels John Locke,  Jean Poinsot, George Berkeley, Charles S. Peirce et Thomas A. Sebeok, qui n’ont eu de cesse de se revendiquer de l’aspect doctrinaire de la sémiotique.

Le choix 3, formulé de manière beaucoup plus consensuelle, reçoit le plus d’appuis. Mais il faut remarquer que cette option n’est pas mutuellement exclusive par rapport aux autres choix (comme plusieurs autres d’ailleurs). La sémiotique pourrait être définie à la fois, disons, comme une doctrine philosophique (2) qui s’attarde principalement à étudier la nature du signe (5) et qui aide à l’interprétation de toute chose au sein de la culture humaine (3). Aussi bien, la sémiotique pourrait être définie comme l’extension de la science linguistique à tout phénomène culturel (1), ce qui fait d’elle une approche basée sur le langage et la métaphore (4), et qui aide à l’interprétation de toute chose au sein de la culture humaine (3).

L’option 4 montre des affinités avec l’approche développée par Umberto Eco puisant dans Giambattista Vico2 et qui peut parfois ressembler à ce qu’ont développé, dans la deuxième moitié du XXe siècle, plusieurs universitaire au confluent de la littérature et des arts plastiques, de la linguistique et de la sémiologie, notamment Herman Parret, ou plus récemment Bertrand Gervais, Andrea Del Lungo, voire Georges Didi-Huberman (qui ne se réclame pourtant aucunement de la sémiologie). La notion de figure ou d’image est prédominante dans cette approche où l’on tend à s’éloigner de l’histoire de la sémiotique, de son versant philosophique surtout, au profit d’une application de modèles à divers objets culturels (souvent littéraires ou cinématographiques) ou à la collection d’objets culturels divers en vue d’en faire saillir des tendances ou des métaphores qui se veulent heuristiques. D’autre part, cette même option aurait tout aussi bien pu être sélectionnée par un répondant se montrant favorable aux théories poststructuralistes, partiellement affranchies du domaine linguistique, mais proche encore des considérations sur le fonctionnement de la langue, et particulièrement de la fonction métaphorique.

Le choix 5 quant à lui se rapporte au contraire à la sémiotique dans ce qu’elle a de plus fondamentale. Quelle est la nature du signe ? La question est métaphysique et d’illustres philosophes y ont consacré une bonne partie de leur vie, nommons saint Augustin, Jean Duns Scot, John Locke ou encore Charles S. Peirce. D’autre part, si la question est métaphysique, elle ne peut jamais entièrement s’affranchir de la question langagière, et alors il nous faudra citer ici également l’influence qu’a eue la logique de Port Royal (notamment sur Noam Chomsky), ou encore les recherches philosophiques de Ludwig Wittgenstein (dont l’impact sur la philosophie du langage est immense). Plus récemment, les questionnements sur la nature du signe ont fait dériver (ou revenir) la sémiotique du côté des sciences pures, par le truchement de la biologique d’abord, en grande partie grâce à Thomas Sebeok qui a beaucoup œuvré, dans la dernière décennie du XXe siècle, à développer la recherche dans le champ de la biosémiotique, laquelle connaît aujourd’hui un destin florissant3. Mais jamais le questionnement sur les signes n’a été déconnecté de toute entreprise sérieuse dans les sciences pures. De la médecine aux mathématiques en passant par la physique et l’astronomie, les signes constituent un matériau empirique de premier ordre sans lesquels aucun modèle scientifique n’aurait jamais pu être construit.

Enfin, l’option 6, également formulée de sorte qu’elle reflète une vision des plus consensuelles, a pour seul mérite de montrer qu’on peut, aujourd’hui, faire de la sémiotique un peu n’importe comment, c’est-à-dire sans trop se soucier des origines de la discipline, des questionnements métaphysiques qui y président, des diverses obédiences et disputes épistémologiques qui lui sont inhérentes, qu’elles soient circonscrites au champ ou qu’elles en débordent ; bref, on peut être sémiologue ou sémioticien·ne (l’on se réclame même indifféremment de l’un ou de l’autre terme…) de nos jours sans se questionner sur « la nature du signe » ou sur les limites virtuelles de son application, autrement dit sans trop philosopher. On le remarque d’ailleurs particulièrement au sein des études dites « médiatiques », qui dérivent souvent vers le marketing, la mise en marché, et la publicité. Toutefois, à la défense des répondants ayant choisi cette option, faisons amende honorable : il est vrai qu’elle représente aussi la position la moins controversée, la plus libérale et que, dans les faits, elle n’est pas fausse. À bien observer le champ, force est d’admettre que qualifier la sémiotique de « famille d’approches » est finalement assez représentatif de la diversité des postures qu’adoptent les actrices et acteurs issus de milieux très disparates qui tous et toutes, pour une raison ou une autre (en bien ou à tort ?), se sont approprié quelque chose que l’on pourrait qualifier de pensée sémiotique, ou à tout le moins quelques uns des outils interprétatifs que la discipline a su développer.

Lequel des choix suivants décrit le mieux la structure du signe ?

  1. Un ensemble de relations logiques (12%) ;
  2. Une réalité basée sur des similarités (6%) ;
  3. Les relations qu’entretiennent entre eux un représentamen, un objet et un interprétant (28%) ;
  4. Quelque chose qui manifeste quelque chose pour quelqu’un (12%) ;
  5. Un terrain pour de multiples interprétations (22%) ;
  6. La relation d’un signifiant et d’un signifié (20%).

Ce sondage étant en anglais (je traduis ici afin d’uniformiser la langue), et connaissant l’influence de la pensée peircienne dans le monde anglo-saxon, on ne s’étonnera pas que la réponse prédominante à cette question soit l’option 3, celle qui se rapporte directement à la théorie de signe chez Peirce. D’autre part, il est tout à fait possible que ce sondage ait été diffusé plus largement dans des cercles peirciens — il aurait pu par exemple être partagé dans un groupe Facebook ou une liste courriel comprenant une majorité de chercheurs se revendiquant de la pensée peircienne. L’échantillon est encore très petit (153 participants, dont 2 fois moi — la deuxième fois mes réponses ne reflétant volontairement pas ma « personnalité sémiotique » afin de tester la mécanique du sondage ; je l’ai donc par le fait même « faussé ») et on peut se demander quels auraient été les résultats si ce sondage avait été mené en français, en italien ou en russe, dans des cercles plutôt « sémiologiques », c’est-à-dire plus proches de la tradition linguistique, ou encore en danois, en suédois, en estonien ou en bulgare, langues dans lesquelles se sont développées et continuent de se développer des vues divergentes. Aussi l’expérience pourrait être menée en portugais, en espagnol, en arabe ou en chinois, qui correspondent à des territoires — l’Amérique, l’Asie, l’Afrique du Nord — où la sémiotique gagne rapidement en importance en tirant ses influences de diverses traditions, mais qui sont des milieux langagiers d’où aucune théorie à portée mondiale n’a encore été retenue (à ma connaissance, du moins en occident — mais on connaît aussi les mécanismes centrifuges du pouvoir, de marginalisation et d’exclusion).

Les différents choix de réponse, encore une fois, se rapportent à diverses théories, pratiques et traditions de la sémiotique/sémiologie. À nouveau, toutes les options ne sont pas mutuellement exclusives. Et derechef, si l’on exclut l’option tendancielle (3), la réponse ayant obtenu la plus grande quantité d’appuis (5) est une fois de plus très consensuelle et ne se rapporte d’ailleurs pas à la « structure du signe », mais plutôt à une attitude envers la multiplicité des définitions du signe lui-même, de ses effets et de son pouvoir potentiel. Même si ce n’est pas absolument faux, dire que le signe est « un terrain pour de multiples interprétations » réduit à peu près à néant notre connaissance sur le signe, sur son fonctionnement ; cela le fait glisser vers l’insignifiance du relativisme outrancier et — mais on ne s’étonnera pas — cela rend cette « description de la structure du signe » d’autant plus attirante qu’elle n’est pas bien compliquée (au détriment de toute précision), ce qui ouvre la porte à son usage dans tous les domaines du savoir et de la régulation, des cultural studies à la psycho-pop en passant par les pratiques politiciennes.

Si l’option 6 est de toute évidence liée à la sémiologie linguistique (Saussure, Barthes et consorts), elle tire néanmoins son origine, tout comme l’option 4, de la tradition classique latine ; la formule aliquid stat pro aliquo ayant été attribuée (probablement à tort) à saint Augustin. La différence entre les définitions 6 et 4 tient à ce que cette dernière ajoute un troisième terme à l’équation-signe, soit un observateur, un individu affecté par la relation d’une chose tenant lieu et place d’une autre et la manifestant. Ce troisième terme est souvent tenu pour devoir s’incarner dans une subjectivé (douée de raison) — c’est notamment l’interprétation erronée que fait Charles W. Morris de la théorie de Peirce. Ce troisième terme, la subjectivité d’un individu humain, apparaît aussi nécessaire à la plupart des théories sémiologiques se donnant pour rôle d’étudier les interprétations possibles des divers objets de la culture humaine — ce qui, dans les faits, s’opère souvent suivant l’option 2, c’est-à-dire en établissant des typologies, des catégorisations à partir de relations de similarité, mais aussi sous d’autres aspects de comparaison procédant de ce que Louis Hébert appelle la structure d’homologations4. Tout cela nous ramène donc à l’option 1, le signe comme« ensemble de relations logiques », une définition qu’aucun logicien, aucun néo-pragmatiste (voire aucune mathématicienne) ne refuserait d’endosser, mais qui, pour ces derniers s’entendrait certainement d’un point de vue beaucoup plus logique que linguistique (quoique l’un et l’autre ne puissent jamais complètement être séparés). Définir le signe comme un ensemble de relations logiques est très économique, mais cela tend à assimiler son fonctionnement à n’importe quelle équation en mathématique.

Définir le signe est une chose, mais encore faut-il savoir à quoi s’appliquent les signes, ou plutôt où dans quelles circonstances, et surtout comment, selon quelles modalités ils se manifestent. Ainsi la question suivante m’a-t-elle aussi parue pertinente.

Statue de Gottfried Wilhelm Leibniz à l'Université de Leipzig (Allemagne).

Statue de Gottfried Wilhelm Leibniz à l'Université de Leipzig (Allemagne).

Laquelle des options suivantes représente le mieux les termes : chien, aigle, gène ?

  1. Représentamens (32%) ;
  2. Nouvelle, sonnet, phrase (14%) ;
  3. Types logiques (13%) ;
  4. Relations ou intentions (8%) ;
  5. Constructions (21%) ;
  6. Ce sont des termes incontestablement différents (12%).

La question a certes le malheur d’être mal posée (et d’offrir des choix de réponse parfois étranges), mais elle permet de percevoir, à travers les réponses possibles et obtenues, différentes positions sur ce qui constitue un signe (ou des catégories de signes) et sur ce qui le détermine du point de vue de l’existence et des relations qu’il entretient envers les objets qu’il affecte (ou qui l’affectent), c’est-à-dire son statut logique ou ontologique. Ici encore, la tendance peircienne se manifeste clairement à travers la prépondérance de la réponse 1, qui sous-entend que tout terme est un représentamen. On peut penser qu’en concevant les différents objets nommés comme des représentamens, ces répondants endossent une posture réaliste (à l’instar de Peirce). Encore faut-il présumer que tous ceux et celles qui se disent peircien·nes comprennent les tenants métaphysiques de sa pensée.

Le choix 2 pourrait en étonner certains, mais il laisse transparaître ce qui pourrait être décrit comme une prééminence de la culture littéraire (et de l’étalon texte) pour une certaine portion des acteurs du domaine sémiologique. Il n’en demeure pas moins que l’étrangeté de sa formulation paraît devoir m’astreindre à recaler les résultats qui y sont liés au rang de l’aberration. Quant au choix 4, il pourrait lui aussi constituer une étrangeté, à moins que vous ne vous réclamiez du vocabulaire de Poinsot5 — ce que semble bien manifester certains répondants ayant sélectionné ce choix de réponse.

Pour sa part, le choix 3 m’apparaît aussi intéressant, puisqu’il permet de refléter la part logique du complexe sémiotique. Ainsi, on peut supposer que ceux qui ont sélectionné cette réponse répondent d’un « caractère sémiotique » manifestant une sensibilité mathématique ou logique particulière. La notion de type logique convoque aussi une ontologie du signe singulière, où la relation, l’interstice, prédomine sur l’étendue, le territoire.

Le choix 5 s’avère également prédominant. Que 22% des répondants aient qualifié les termes nommés de « constructions » laisse supposer que la pensée constructiviste occupe une place d’importance au sein de la discipline. Je n’irai pas jusqu’à faire appartenir catégoriquement à l’ensemble épistémologique nominaliste ces répondants (même si le constructivisme s’insère dans cette logique métaphysique) ; ce serait surinterpréter des résultats déjà contestables. Mais on peut penser qu’à travers cette sélection, les répondants ont voulu affirmer leur filiation envers des penseurs tels Giambattista Vico ou Ernst Cassirer, duquel dernier se réclame explicitement, plus près de nous, Nelson Goodman par exemple ; ou encore ils auront voulu indiquer l’affinité de leur pensée avec celle de chercheurs ayant appartenu a ce qui a parfois été appelé l’École de Palo Alto et qui ont participé à l’élaboration de certains concepts phares de la cybernétique : Ernst von Glasersfeld, Heinz von Foerster, Paul Watzlawick, Gregory Bateson, auxquels on peut encore ajouter les contributions des chiliens Francisco Varela et Humberto Maturana.

Finalement, l’option 6, qui représente tout de même 12% des réponses, tombe encore une fois dans un relativisme insignifiant, mais il faut reconnaître que ce choix aurait aussi bien pu être sélectionné par des participants n’ayant su en favoriser aucun autre. Peut-on imaginer une posture sémiotique qui s’astreigne à relever la différence sans fonder de paradigmes de comparaison ? La question reste ouverte.

La première question analysée portait sur l’identité de la discipline ; la seconde s’attardait à définir la relation opérée par le signe ; la troisième cherchait à déterminer le statut ontologique du signe ; la dernière, sur laquelle j’entends à présent m’arrêter, cherche quant à elle à saisir quel peut être le rôle de la sémiotique, sa fonction, son objectif — qu’est-ce que la sémiotique nous permet (et nous donne envie) d’accomplir ?

Laquelle de ces activités préfèreriez-vous accomplir ?

  1. Réaliser le design d’un théâtre parfait (6%) ;
  2. Décrire un coucher de soleil dans sa totalité uniquement avec des mots (11%) ;
  3. Montrer que la vérité est une illusion (24%) ;
  4. Tout comprendre (44%) ;
  5. Expliquer pourquoi les singes ne possèdent pas le langage (5%) ;
  6. Écrire une définition intégrale du signe (10%).

Si j’ai choisi d’inclure cette question à mon analyse, c’est qu’elle me paraît témoigner, même erronément, du rôle que joue la sémiotique pour les sémioticiennes et sémioticiens ; autrement dit, elle témoigne de ce que la sémiotique rend possible, ou de ce qu’elle induit comme ambition chez les penseurs qui se l’approprie. Je dis erronément parce que, en plus de tous les défauts méthodologiques déjà signalés, cette question (comme toutes les autres) s’adresse en priorité à la subjectivité du répondant. On ne demande pas quel est l’objectif dont devrait se doter la sémiotique ou celui qui lui serait idoine, mais bien quel accomplissement vous, personnellement, préfèreriez réaliser.

La réponse de loin la plus plébiscitée est peut-être aussi la moins étonnante. 44% des répondants ont indiqué vouloir « tout connaître ». D’abord, c’est évidemment une illusion que de croire pouvoir y parvenir (mais la question ne spécifie pas le degré de réalisme nécessaire dans la réponse) ; hormis cela, il me semble que le seul fait que ce choix de réponse soit disponible montre que la sémiotique induit des ambitions épistémiques grandiloquentes. Il s’agit pourtant d’une ambition qui montre ses traces, qui s’actualise effectivement dans les divers caractères d’enquête développés au sein de la discipline ; on n’a qu’à songer à la multiplication des sous-disciplines développées en raison des objets les plus divers auxquelles la sémiotique prétend s’appliquer, ou encore à l’hybridation constante qu’elle opère avec les disciplines adjacentes appartenant à l’ensemble des humanités aussi bien qu’avec les sciences dites pures ou appliquées6. Le caractère souvent qualifié de transdisciplinaire de la sémiotique fait qu’elle noue sans cesse des relations, qu’elle développe des mutations successives qui la rendent polymorphe. D’autres conçoivent la sémiotique non comme une inter- ou une transdiscipline, mais comme une métadiscipline modélisante, c’est le cas notamment de penseurs aussi différents que Félix Guattari ou John Deely7. Ainsi le rôle de la sémiotique serait-il de s’insinuer un peu partout, dans tous les domaines du savoir et de l’action, puisqu’elle se nourrit de tout phénomène, de tout réseau de sens (qu’elle aide à mettre au jour), de toute machine signifiante (qu’elle peut d’ailleurs alimenter), sous quelle condition elle parvient à fournir des modèles d’interprétation, de compréhension spécifiques ou généraux que peuvent s’approprier à leur tour les diverses autres disciplines, et ainsi de suite. Avec la pratique et à force d’idéaliser ce modèle, sans doute, une espèce d’utopie de la sapience totale a dû se développer au sein du domaine sémiotique. Peut-être aussi que la polymathie dont ont fait preuve certains précurseurs importants (qu’on pense seulement à Leibniz ou Peirce) en inspire plusieurs. Du reste, il faut dire qu’il s’agit aussi d’une utopie déjà largement répandue et qui, de manière générale et pas seulement au sein du domaine sémiologique, est en forte progression depuis la démocratisation des outils d’apprentissage télématiques.

Le choix 3, la volonté de « montrer que la vérité est une illusion », est intéressant pour diverses raisons. D’abord je serais curieux de pouvoir mesurer combien parmi ceux qui ont sélectionné ce choix se disent peircien, ou, autrement dit, combien ont cette conception de la vérité illusoire tout en épousant un modèle d’analyse peircien qui repose (ai-je besoin de le rappeler ?) sur un réalisme métaphysique théoriquement incompatible avec l’incrédulité radicale ou le nihilisme. Ensuite, cette conception de l’illusion de la vérité montre des affinités avec cette autre vue, purement constructiviste celle-là, du caractère illusoire de la réalité. L’une et l’autre sont distinctes, bien que voisines ; elles jouent tous deux dans la même plate-bande nominaliste. À moins que les répondants aient eu quelque soubresaut mystique, l'idée de l'illusion de la réalité, à travers le concept de Maya, étant important dans les traditions hindouiste et bouddhique.

Les choix 1 et 2 se présentent davantage comme des ambitions artistiques, non moins intéressantes, mais plus personnelles, moins objectives. Vouloir décrire un coucher de soleil dans sa totalité et uniquement avec des mots et certes aussi illusoire que vouloir tout connaître, mais en outre vouloir tout décrire à l’aide des mots est d’un réductionnisme un peu débilitant qui voudrait laisser croire que l’expérience est entièrement traduisible dans le langage verbal — ce qui est évidemment faux (mais encore une fois, le degré de réalisme devant présider aux réponses n’est pas spécifié). Cela montre seulement que certains sont plus attachés que d’autres au langage verbal (que leurs ambitions y sont rattachées).

Avoir pour ambition d’expliquer pourquoi les singes ne possèdent pas le langage (verbal) (5) n’est pas très populaire. Peut-être est-ce parce que la question a déjà fait couler énormément d’encre et qu’elle est relativement close. Thomas Sebeok a notamment écrit un article très clair à ce sujet8. Mais sait-on jamais.

Enfin, vouloir fournir une définition intégrale du signe apparaît comme un but noble et généreux, car en effet cette définition, si elle s’avérait être la meilleure produite jusqu’ici, pourrait ensuite être reprise par les collègues et générations futures au profit d’une meilleure compréhension des processus de signification. Toutefois, on peut se demander si produire une description « intégrale » est possible. Qu’entend-t-on par intégralité ? Une définition qui soit globale, c’est-à-dire qu’elle s’appliquerait à une totalité sans la considérer dans le détail, et qui serait donc accessible, à défaut d’être précise ? Ou au contraire une définition qui serait exhaustive, qui prendrait en compte tous les aspects possibles du signe, et qui serait d’autant plus universellement applicable qu’elle aurait anticipé toutes ses exceptions éventuelles (mais qui serait peut-être aussi tellement compliquée que personne ne la comprendrait). Peut-être que cette ambition n’est pas très populaire parce que, plusieurs s’y étant frotté avant (avec plus ou moins de succès), la crainte de se retrouver égaré au milieu d’un modèle à 10 modes de fonctionnement et d’avoir créé, comme Peirce, des termes aussi abscons que « légisigne iconique rhématique » en fait grincer plusieurs des dents… Peut-on imaginer une théorie du signe qui soit esthétique ?

scotus (1)

Statue de Jean Duns Scot (Duns, Écosse).

*

Je m’arrête ici et n’oserai d’ailleurs pas fournir quelque synthèse que ce soit à partir de ces données. Elles sont issues d’un dispositif qui vise avant tout à divertir, mais qui aura pour corollaire intéressant de piquer la curiosité de certain·nes (sémioticiennes ou non), ce qui leur permettra peut-être d’approfondir leurs connaissances à l’égard de certains penseurs importants dans l’histoire du développement de la discipline.

Aussi me semble-t-il que ce petit exercice permet appréciablement de confronter ses préjugés et de questionner sa propre identité en tant que chercheuse ou chercheur se décrivant comme sémiologue ou sémioticien. Cela aura également eu l’effet subsidiaire dans mon cas de me pousser à mener un autre exercice, visant celui-là à questionner l’identité de la discipline elle-même, tant elle apparaît inconsistante au regard des disparités de vues en ce qui a trait à ses origines, son développement, ses objectifs et les théories au sujet de ce qui constitue véritablement sa colonne vertébrale, soit le signe.

*

À titre informatif, voici les résultats totaux par type (jusqu’à maintenant) : « Néo‑pragmatiste » = 27% ; « Vichien » = 25% ; « Peircien » = 20% ; « Poststructuraliste » = 11% ; « Vulgaire structuraliste » = 5%.

Seule conclusion possible : la vulgarité n’est plus en vogue.

 


Voir également, dans mon carnet :


 

  1. Sondage créé le 25 août 2014 par tprewitt sur QFeast : <http://www.qfeast.com/personality/quiz/13HrZF/What-Kind-of-Semiotician-Are-You>.  [retour]
  2. Sur Vico, voir M. DANESI, Vico, Metaphor, and the Origin of Language, Bloomington, Indiana University Press, 1993.  [retour]
  3. Voir W. WHEELER, Biosemiotics. Nature, Culture, Science, Semiosis [livre numérique], Open Humanities Press, 2011. Libre accès en ligne : <http://www.livingbooksaboutlife.org/books/Biosemiotics>.  [retour]
  4. L. HÉBERT, « Structure, relations sémiotiques et homologation », Signo. En ligne : <http://www.signosemio.com/structure-relations-semiotiques-homologation.asp> (consulté le 18 août 2014).  [retour]
  5. Sur Poinsot, voir H. LEBLANC, « Intention et signe dans le Tractatus de signis de Jean Poinsot », Methodos, no 14, 2014. En ligne (accès proxy nécessaire) : <http://methodos.revues.org.proxy.bibliotheques.uqam.ca:2048/3705>.  [retour]
  6. Un numéro de la revue Cygne noir a été consacré à cette question. Voir S. LEVESQUE, « Sutures sémiotiques : une double articulation au service de la diversité des rapports interprétatifs », Cygne noir, no 2, 2014. Libre accès en ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/sutures-semiotiques-introduction>.  [retour]
  7. John Deely qui n’est pas moins ambitieux dans son entreprise de compréhension intégrale de l’histoire de la sémiotique, comme en témoigne sa réécriture de l’évolution de la philosophie du point de vue de la doctrine des signes. Voir J. DEELY, Four Ages of Understanding: The First Postmodern Survey of Philosophy From Ancient Times to the Turn of the Twenty-First Century, Toronto, University of Toronto Press, 2001.  [retour]
  8. T. A. SEBEOK, « Toward a Natural History of Language » (1986), repris dans A Sign is Just a Sign, Bloomington, Indiana University Press, 1991, p. 68-82.  [retour]
  • René Lemieux

    Le test me dit que je suis «néo-pragmatiste», ce que je ne savais pas. Il me semble qu'un des éléments qu'on devrait considérer est la complémentarité des théories. Je ne comprends toujours pas pourquoi on s'obstine à choisir entre Saussure et Peirce (pour reprendre la distinction «fondamentale») alors que les deux penseurs (disons comme index, pour aller vite) peuvent très bien être utiles, l'un et l'autre. Ils n'adressent pas (pour reprendre le sens anglais du verbe) les mêmes problèmes, ils ne sont pas au même niveau dans leur discussion. Ce test me semble paradigmatique d'une énième manière pour catégoriser la pensée et la simplifier, au mieux par ignorance, au pire par paresse.

    • Je suis bien d'accord avec toi, René. Je n'endosse pas moi-même cette division excessive qui laisse croire que chaque position est exclusive. Je pense que le sondage est très mal bâti d'abord, mais cela, comme je l'explique, ne m'aura fourni qu'un prétexte pour parler de ces divisions. C'est évidemment une paresse que de se confiner à un seul paradigme (mais le peut-on vraiment?). La réalité de la recherche n'est pas ainsi divisée. Il arrive fréquemment cependant que l'on prenne une partie pour le tout, un paradigme pour l'ensemble (peu importe quelle partie), ce qui n'est jamais profitable je crois.