Laboratoire de résistance sémiotique

Prolégomènes à toute sémiotique future qui pourra se présenter comme résistance

* Ce texte a d'abord été présenté au public à l'occasion d'une table ronde ayant eu lieu dans le cadre du lancement officiel du Laboratoire de résistance sémiotique, à l'Université du Québec à Montréal, le 7 octobre 2013.

La résistance, c’est d’abord le refus; c’est le fait de penser et d’agir en fonction d’une opposition à quelque chose; or, la résistance c’est aussi ce qui s’oppose au mouvement, ou pour le dire autrement, c’est ce qui nous résiste, donc ce qui s’oppose à notre volonté. En somme, la résistance c’est ce dont on ne vient pas à bout facilement. Sans trop exagérer, on pourrait dire que le principe de la catégorisation repose sur diverses résistances. D’une part, mon travail sémiotique en est un de catégorisation de la poésie-performance, et en cela, je suis confronté à des objets qui me résistent, qui résistent à leur catégorisation; d’ailleurs, cette résistance ne peut qu’être plus grande lorsque l’objet est hybride. D’autre part, la sémiotique permet une résistance aux disciplines académiques, en ce qu’elle permet de transdisciplinarité et ce qu’elle a d’indisciplinable comme approche. Le travail de recherche en sémiotique me permet donc de résister à la catégorisation inhérente au découpage du savoir en disciplines, pour mieux catégoriser la poésie-performance qui est mon objet d’études. La recherche en sémiotique, en réalité, me permet tout autant de faire de l’histoire de l’art, de la philosophie, des études littéraires, de l’esthétique que de la pragmatique.

Pour catégoriser un objet, il faut que celui-ci réponde aux critères permettant de le placer dans la dite catégorie. Pour cette raison, l’interprétant n’est vraiment pas négligeable: c’est ce qui permet de catégoriser en fonction, bien sûr, d’un savoir individuel mais aussi collectif. À ce sujet, il est pertinent de rappeler la distinction que fait Umberto Eco dans Kant et l’ornithorynque1 entre le Type Cognitif (ou TC) et le Contenu Nucléaire (ou CN): le premier est un interprétant individuel, qui repose sur une expérience privée, tandis que le second est un ensemble d’interprétants, et cet ensemble est public2. Le TC est donc «un phénomène de sémiose perceptive», alors que le CN est plutôt «un phénomène d’accord communicationnel»3. Bien que je puisse avoir une expérience de la poésie, donc un TC, il est clair que je dois aussi passer pas la connaissance d’un CN partagé. En effet, sans la connaissance de la poésie contemporaine, comment pourrais-je savoir qu’une «simple» liste peut être un poème, ou qu’un geste peut être de la «poésie action»? Il ne faut pas oublier que la catégorisation, à l’instar de n’importe quelle sémiose, n’est jamais figée. Il arrive qu’un objet soit «à bout de résistance», c’est-à-dire qu’il ne peut plus être placé dans l’une ou l’autre des catégories, puisque son hybridité implique qu’il soit considéré comme étant à la fois dans l’une et dans l’autre des catégories, ou bien alors il devient nécessaire qu’une nouvelle catégorie soit créée pour ce nouvel objet. Je vais prendre comme exemple la poésie lettriste, ou disons pour être moins situé dans un courant spécifique, la poésie phonétique. Si la poésie se conçoit comme un art du langage et de la langue, comment penser une poésie qui se situe à un niveau d’abstraction tellement élevé qu’elle ne relève pratiquement plus du tout de la sémantique, si ce n’est par iconicité, c’est-à-dire seulement par ressemblance? Allons plus loin encore en ajoutant une difficulté supplémentaire, et envisageons que ce poème n’existe que sous la forme de la performance. Il n’y a donc ni livre, ni mots, ni langue. Il n’y a pas non plus d’écriture, du moins en ce qui concerne la réception de l’œuvre. Il n’y a que des sons proférés, et ceux-ci sont constitués de syllabes. Est-ce de la poésie? La question est pertinente. Sans l’interprétant requis, sans le CN nécessaire, il serait facile de dire non. Or, l’évolution des pratiques artistiques au XXe siècle a modifiée la façon d’envisager la poésie, et en ce sens, le CN de la poésie s’est grandement élargie. La poésie peut aujourd’hui englober une série d’objets pourtant très variés : le poème en vers, le poème en prose, la poésie romantique, la poésie engagée, la poésie hypermédiatique, la poésie action, la vidéo-poésie, la poésie visuelle, la poésie sonore, la poésie formaliste, la poésie conceptuelle, la poésie-performance, la lecture ou le récital, la poésie lettriste, la poésie phonétique, le spoken word, le slam, etc. Certains usages du mot poésie ou du mot poète sont des extensions de l’interprétant; c’est le cas, par exemple, avec l’indistinction fréquente dans l’usage courant des figures de chanteur et de poète. Certes, une certaine parenté ou une certaine continuité existe entre la pratique de la poésie et celle de la chanson, mais un certain flou demeure souvent entre l’un et l’autre. L’usage du terme poète servant, bien souvent, à donner de la prestance et de l’importance à un chanteur.

Mes recherches sur la poésie-performance me forcent à constamment retravailler la catégorisation de celle-ci, en fonctions des diverses formes qu’elle peut prendre. Son inévitable hybridité, voire sa transdisciplinarité, résiste constamment à la catégorisation stricte et définitive. En ce sens, la «performantialité» de la poésie-performance, c’est-à-dire ce qui caractérise la performance, ne peut qu’être une sémiose, donc un processus continuel.

Par ailleurs, la question du poétique dépasse largement les arts, puisque la poésie sert parfois de caractéristique pour une interprétation esthétique du réel. C’est le cas par exemple lorsqu’on parle de la poésie d’un paysage. Dans ce cas, la poésie relève d’un interprétant permettant de signifier l’expérience esthétique que l’on peut faire du monde qui nous entoure. Il s’agit donc d’une manière de partager l’expérience sensible, mais aussi d’une certaine performativité; le fait de dire le caractère poétique de quelque chose permet, du même coup, de le faire exister comme objet poétique.

Ces réflexions, bien qu’embryonnaires, participent, je l’espère, au partage que nous souhaitions faire avec la création du Laboratoire de résistance sémiotique. En cherchant à donner une place aux études sémiotiques, tout en se positionnant un peu en marge du système actuel de la recherche, nous pourrons faire avancer les connaissances le plus librement possible. La pluralité sémantique du mot résistance m’amène à me questionner sur le rôle de la résistance dans l’élaboration de ce laboratoire. L’une des définitions de ce mot sur le portail du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales est : «Volonté ferme de ne pas se soumettre à quelqu'un, de ne pas céder à ses volontés, son emprise, son influence4 ». Résister, pour un groupe qui fait de la recherche, serait donc refuser de se soumettre aux dictats de l’économie, du pouvoir, des catégorisations disciplinaires et des cadres institutionnels. Or, considérant le peu d’espace public alloué à la sémiotique, il est clair que la mise en avant de celle-ci est déjà, je crois, une grande résistance.

  1. UMBERTO ECO, Kant et l'ornithorynque, Paris, Grasset, 1999.  [retour]
  2. Ibid., p. 190-191.  [retour]
  3. Ibid., p. 191.  [retour]
  4. En ligne: http://www.cnrtl.fr/definition/R%E9sistance.  [retour]