Laboratoire de résistance sémiotique

La poésie est-elle antispectaculaire?

Récemment, Joséane Beaulieu-April a publiée une citation de René Lapierre dans son carnet de recherche et je me suis dit qu'il fallait que je réagisse. Voici donc la citation en question:

« le poème est antispectaculaire » — R. Lapierre, Renversements, Montréal, Les Herbes Rouges, 2011, p. 114.

Si je peux comprendre que la poésie est une pratique de création se situant à des kilomètres de la culture consumériste-utilitariste, j'ai quand même quelques doutes sur l'opposition tranchée entre la poésie et la Société du spectacle (je vous renvoie ici à l'ouvrage de Guy Debord portant ce titre). Bien entendu, je n'irais pas jusqu'à dire que la poésie est fondamentalement spectaculaire, cependant, il est pertinent, à mon avis, de se demander si toute poésie est antispectaculaire. En effet, est-ce que certaines formes de poésie ne sont pas aussi des éléments faisant partie du spectacle debordien? Est-ce qu'au contraire, toute poésie qui serait spectaculaire serait donc à considérer comme n'étant pas (ou n'étant plus) de la poésie? D'ailleurs, selon Debord, toute contestation du spectacle peut à son tour devenir le spectacle. La poésie contemporaine occupe, j'enfonce une porte  déjà grande ouverte, un espace relativement limité dans notre sphère culturelle. Cette marginalité, si je puis dire, permet-elle à la poésie d'échapper un peu plus au spectacle que ne le fait le roman? Même en élargissant la poésie à la littérature dans son ensemble, c'est d'ailleurs une conception ancienne qu'on retrouve entre autre chez Diderot, je doute qu'on puisse avec certitude dire que la littérature est antispectaculaire. La littérature peut-elle être antispectaculaire? Je ne sais pas, mais elle peut certainement être spectaculaire, au sens de participer au spectacle. La littérature véhicule des conceptions du monde, et en ce sens, il est fort probable que la littérature ou certaines littératures véhiculent l'idéologie du spectacle.

La poésie-performance

Puisque je m'intéresse à la poésie-performance, j'imagine qu'il serait pertinent de me pencher sur celle-ci pour réfléchir à cette spectacularité. L'un des commentaires qui revient souvent chez les poètes et le public de poésie, c'est que la performance nous détournerait du texte poétique; l'action perturberait (trop?) la poésie. De ce point de vue, certains diront que la performance vient spectaculariser la poésie. Or, l'art performance est né dans un contexte culturel où il s'agissait d'éviter le théâtre et le spectacle, puisque ces derniers seraient trop éloignés des choses réelles. La facticité que les performeurs et performeuses des débuts de la performance reprochaient au spectacle devait être remplacer par la réalité d'une action concrète présentée telle quelle au public. Qui plus est, la performance comme pratique de l'éphémère était pensée comme une manière de résister au marché de l'art et aux institutions. Dans ce sens, on pourrait dire que la performance avait comme mandat de s'opposer à la société spectaculaire. Du coup, on peut se demander si la performance échappe vraiment au spectacle ou si elle se fait avaler par la spectacularisation. Cependant, cette possibilité de «tomber dans le panneau» de la société spectaculaire n'est pas spécifique à la poésie-performance, mais me semble être une possibilité qui concerne tout type de création.
Enfin, la poésie-performance offre un type d'oeuvre dont le sens ne repose plus seulement sur le texte mais sur la cohabitation des mots et de l'action. Ce n'est donc pas une spectacularisation du texte qui s'effectue par la performance, mais une resémiotisation.

  • Zéa Beaulieu-April

    Je ferai appel à Christian Prigent pour continuer
    cette réflexion.

    Il affirme, dans À quoi bon encore des poètes ?, que « 90% de la production littéraire (en particulier romanesque) sont surdéterminés par ce type de sommation : la littérature doit nous distraire de la vérité, il faut qu’elle nous emporte dans un spectacle qui simplifie la complexité du monde sensible, voile la violence de son excès au sens et masque sa résistance à toute représentation ».

    Avant de rire de l’utilisation du mot vérité (car ce mot devrait toujours nous faire rire), il faut savoir que pour Prigent, l’expérience du monde est nécessairement complexe, chaotique et brouillée. Le poème antispectaculaire (ou la poésie-performance antispectaculaire) serait ce qui nous rapprocherait de cette expérience, tout en nous éloignant de « la fugacité du spectaculaire, la précipitation cynique ou frivole qui fait s’évanouir le réel dans le bric-à-brac enjoué de la trash-TV ou dans la tautologie obscène des reality-show ».

    Pour Prigent, « Poésie est le nom d’un réalisme ».

    Et Dulude ne me préserve pas de l'expérience du monde, il m'écrase la face dedans.

    • La poésie doit faire ci, la poésie doit faire ça... Et après on appelle à rire de la vérité. À quoi bon, s'il n'y a qu'à se moquer méchamment de toute vertu, dicter des voies de préférence pour la poésie? Les Anciens invoquaient les bonnes grâces des dieux et que Justice soit faite, telle était la portée de la poésie jadis. À quoi voudrait-on aujourd'hui la réduire? À un réalisme?

      • Zéa Beaulieu-April

        Ce n’est pas de la franchise (une vertu scout), dont il est question, mais de vérité (≠vertu). Et ce rire n’est pas méchant, mais prudent (une autre vertu).

        Pourquoi rire prudemment lorsqu’on utilise le mot vérité (ou réel)? Simplement pour renverser la tendance qui fait que lorsqu’on affirme : Je suis réel, ceci est vrai – personne ne rit. Alors qu’après l’affirmation : Ceci est un simulacre – on s’esclaffe avec condescendance. À mon avis, il serait intéressant de déclencher un rire spontané lorsqu’on dit : Il y a vérité, cela par exemple, est vrai (et j’ai des statistiques pour le prouver). C’est l'affirmation d'un doute sain.

        Après, bon… il ne faudrait tout de même pas s’empêcher de réfléchir. Pour ce qui est des affirmations de Prigent, l’ayant lu peut-être, tu sais bien qu’il n’est pas en train de « réduire à » (sinon les essayistes seraient une bande de réducteurs), mais qu’il tente de comprendre le fonctionnement de cette forme (?) mystérieuse, à la suite de Mallarmé, Bremond, Maret, Rigolot, Meschonnic, Cohen…

        De plus, des « dieux » et un « réalisme » sont au fond très semblables. C’est « le plus grand que soi » que le sacré permet d’approcher, les puissances qui régissent la vie, la communauté humaine. C'est du très grand.

        Ne te fâche pas, personne ici ne se moque méchamment des vertus. Personnellement, les vertus théologales me plaisent particulièrement : foi, espérance, charité. Elles peuvent guider notre rapport au monde, à l’autre, à la poésie, aussi.