Laboratoire de résistance sémiotique

Nancy Maury-Lascoux: la Grèce comme enjeu identitaire

http://www.canal-u.tv/video/universite_toulouse_ii_le_mirail/quand_la_grece_devient_un_enjeu_identitaire_nancy_maury_lascoux.6270

Nancy Maury-Lascoux: la Grèce comme enjeu identitaire

Dans le cadre des Assises des lettres: Les humanités, pour quoi faire? (2010), Nancy Maury-Lascoux présente l’usage de la Grèce dans la construction identitaire européenne, à travers notamment les manuels scolaires et les programmes officiels du secondaire du XIXe au XXIe siècle.

Maury-Lascoux débute sa conférence en mentionnant l’«Affaire Aristote» (dont on pourra trouver un résumé sur le carnet de Pierre Assouline)1 qui avait suivi la parution du livre Aristote au mont Saint-Michel (Seuil, 2008) de Sylvain Gouguenheim. Pour ce dernier, l’hellénisme et le christianisme sont aux fondements de l’identité européenne, et seule l’Europe peut se réclamer l’héritière directe et légitime de la Grèce antique. La civilisation européenne serait donc incompatible avec la civilisation qui lui fait face, islamique, elle-même incapable de traduire les concepts grecs, et ce, à cause de sa langue et de sa religion. En cela, il s’oppose à des thèses largement répandues chez les spécialistes du Moyen Âge (notamment Alain de Libera qui répondra aux thèses du livre sur Télérama)2, à savoir que les dépositaires du savoir grec antique (philosophie, médecine, mathématiques, astronomie, etc.) de cette époque se trouvaient aussi dans la culture Arabo-musulmanes, et que l’appropriation tardive à la Renaissance de l’héritage grec n’aurait pas été possible sans l’intermédiaire des traductions arabes3.

Maury-Lascoux présente alors ses recherches sur le lien qui se forme, dans l’enseignement du grec au secondaire, entre l’image construite de la Grèce antique et sa filiation supposée avec la France. Elle remarque le caractère unifié de la culture grecque enseignée qui se réduit linguistiquement qu’au grec attique (parlé au Ve siècle) et à l’étude d’une vingtaine d’auteurs tout au plus. L’image du «génie grec» ou du «miracle grec», commencée au XIXe, se perpétue jusqu’à aujourd’hui. De plus, la culture grecque était perçue comme endogène (sans influences extérieures), et la science grec était interprétée comme étant «désintéressée» et «non-utilitaire».

La période byzantine (du Ve au XVe siècle), remarque Maury-Lascoux, n’est jamais étudiée pour elle-même, et lorsqu’elle est mentionnée, c’est pour en faire un exemple du déclin de l’idéal grec, en mentionnant toujours que sa faiblesse provenait de l’apport d’éléments étrangers. La Renaissance sera vue, littéralement, comme une renaissance de l’esprit grecque grâce à l’hospitalité européenne envers les intellectuels qui fuyaient Constantinople après sa chute en 1453. L’idéologie exprimée dans ces manuels continue donc la geste déjà présente chez les humanistes de la Renaissance: la filiation de la Grèce et de l’Europe s’est faite par «adoption». La Grèce est alors dés-orientalisée et rapportée, utilitairement, à la construction identitaire européenne. Maury-Lascoux conclue en disant que l’apport Arabo-mulsulman à la transmission de l’héritage grec est oblitéré dans l’enseignement, ce qui produit des dérives idéologiques auxquelles il faut prendre garde.

 


Référence

Maury-Lascoux, Nancy, «Quand la Grèce devient un enjeu identitaire», Les humanités pour quoi faire? enjeux et propositions, colloque international organisé par le laboratoire Patrimoine, Littérature, Histoire (PLH) en collaboration avec le laboratoire Lettres, Langages et Arts (LLA). Université Toulouse II-Le Mirail, IUFM Midi-Pyrénées, 27-29 mai 2010. Thème II: Humanités et identités socio-culturelle, 27 mai 2010.

Nancy Maury-Lascoux est doctorante à l'EHESS et membre associée du laboratoire Interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires (LISST) à l'Université Toulouse II-Le Mirail (France)*.

* Elle a soutenu sa thèse en novembre 2012.


 

  1. Pour un compte-rendu rapide de l’affaire: «Ce qui lui est reproché? De présenter comme inconnu ce qui était déjà bien connu: à savoir le rôle joué par Jacques de Venise et les moines de l'abbaye du Mont-Saint-Michel dans la traduction des textes grecs en latin. De monter en épingle une prétendue vulgate (L'Europe doit ses savoirs à l'Islam) pour mieux la réfuter alors que nul historien sérieux ne prétend rien de tel. D'être aussi systématiquement bienveillant avec ses sources latines qu'il est méfiant avec ses sources arabes. De faire du miracle grec le soleil de la raison et l'absolu critère de la hiérarchie des civilisations. De surévaluer le rôle du monde byzantin. De prétendre révéler le rôle de Hunayn ibn Ishaq, traducteur du grec au IXe siècle, alors que l'importance de cet Arabe chrétien a maintes fois été étudiée. De se tromper en affirmant que Jean de Salisbury a fait œuvre de commentateur, ou que les Syriaques ont traduit l'Organon dans son intégralité. D'emprunter son titre à un article de C. Viola paru en 1967. De dévaluer la production savante des arabo-musulmans, en mathématiques et en astronomie notamment, entre le IXe et le XIIIe siècle. De mêler fondamentalisme musulman et civilisation de l'Islam. De postuler que par principe la pensée arabo-musulmane était incapable de rationaliser tant elle était bloquée par la Parole révélée du Coran. D'ignorer (ou de le feindre) qu'au Moyen Âge Aristote" désignait tant le texte du philosophe que celui de son commentateur Averroès (ainsi qu'Avicenne et Algazel) absolument liés. De ne pas voir que les Arabo-musulmans n'ont pas simplement transmis mais réinventé “Aristote”. De ne pas voir que sans Cordoue, les Lumières à Paris et Berlin n'auraient pu recevoir l'héritage grec et romain comme elles l'ont reçu. D'être aussi péremptoire dans ses conclusions alors qu'il ignore tant le grec que l'arabe. D'ignorer tant dans sa bibliographie que dans ses remerciements d'éminents spécialistes de la philosophie médiévale qui contredisent ses thèses. D'en inclure d'autres en revanche bien en cour sur les sites islamophobes. De confondre à dessein “musulman” et “islamique”, autrement dit religion et civilisation. De dévoyer sa fonction d'historien et d'être au fond un idéologue gouverné par la peur et l'esprit de repli.»  [retour]
  2. Il écrira, en conclusion: «Je préfère m’interroger sur le nous ventriloque réclamant pour lui seul l’usufruit d’un Logos benoîtement assimilé à la Raison: nous les “François de souche”, nous les “voix de la liberté”, nous les “observateurs de l’islamisation”, nous les bons chrétiens soucieux de ré-helléniser le christianisme pour oublier la Réforme et les Lumières. Je ne suis pas de ce nous-là. Méditant sur les infortunes de la laïcité, je voyais naguère les enfants de Billy Graham et de Mecca-Cola capables de sortir enfin de l’univers historique du clash des civilisations. Je croyais naïvement qu’en échangeant informations, récits, témoignages, analyses et mises au point critiques, nous, femmes et hommes de sciences, d’arts ou de savoirs, aux expertises diverses et aux appartenances culturelles depuis longtemps multiples, nous, citoyens du monde, étions enfin prêts à revendiquer pour tous, comme jadis Kindi pour les Arabes, le “grand héritage humain”. C’était oublier l’Europe aux anciens parapets. La voici qui, dans un remake qu’on voudrait croire involontaire de la scène finale de Sacré Graal, remonte au créneau, armée de galettes “Tradition & Qualité depuis 1888”. Grand bien lui fasse. Cette Europe-là n’est pas la mienne. Je la laisse au “ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale” et aux caves du Vatican.»  [retour]
  3. Contre cette thèse, Gouguenheim fait de Jacques de Venise, un moine copiste du mont Sainte-Michel, un acteur central de la transmission grec. Ce personnage, toutefois, est sujet à débat, plusieurs historiens et spécialistes mettent en doute son importance, dont le conservateur de la bibliothèque d’Avranches, Jean-Luc Leservoisier, qui fait remarquer: «On sait trois fois rien sur Jacques de Venise […]. Son nom est cité seulement dans deux lignes de la chronique latine de l’abbé Robert de Torigni entre les années 1128 et 1129, où il est dit que celui-ci a traduit les œuvres d’Aristote. Mais en aucun cas il n’a pu venir au Mont-Saint-Michel à la fin des années 1120, période de troubles extrêmes qui culminèrent avec l’incendie de l’abbaye par les habitants d’Avranches en 1138.» Voir «Les mystères du Mont-Saint-Michel».  [retour]