Laboratoire de résistance sémiotique

Martin Luther: la traduction contre les «ânes»

Martin Luther (1483-1546) ne fut ni le premier traducteur de la Bible en allemand, ni le premier réformateur de la culture religieuse du christianisme occidentale, mais son engagement polémique parfois très violent contre les autorités de l'Église, la diffusion de sa pensée et de sa traduction par l'entremise de l'imprimerie et la nécessité d'une autonomie plus grande pour certaines autorités nationales par rapport au pouvoir du Pape seront les causes d'une grande division au sein de la Chrétienté occidentale. Une des discussions théologiques portant sur sa traduction est l'ajout d'un mot (en allemand allein; en latin sola ou solum) dans un verset de l'Épître de saint Paul aux Romains (3:28). Voici le passage critiqué dans la version grecque, latine (de la vulgate de saint Jérôme), de Luther (en allemand), de la Bible du roi Jacques, et de trois versions françaises (Lemaistre de Sacy, Segond et la Bible du Semeur):

Original en grec: λογιζόμεθα γὰρ δικαιοῦσθαι πίστει ἄνθρωπον χωρὶς ἔργων νόμου.

Saint Jérôme (405): Arbitramur enim iustificari hominem per fidem sine operibus legis.

Martin Luther (1545): So halten wir nun dafür, daß der Mensch gerecht werde ohne des Gesetzes Werke, allein durch den Glauben.

Authorized King James Version (1611): Therefore we conclude that a man is justified by faith without the deeds of the law.

Louis-Isaac Lemaistre de Sacy (1759): Car nous devons reconnaître que l’homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi.

Louis Segond (1874): Car nous pensons que l'homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi.

Bible du Semeur (1992): Voici donc ce que nous affirmons: l'homme est déclaré juste par la foi sans qu'il ait à accomplir les œuvres qu'exige la Loi.

À propos de cet ajout - qui deviendra un enjeu théologique entre catholiques et protestants (ou réformés) -, Luther se défend en employant une argumentation de type linguistique (première version dans l'original allemand, ensuite en allemand modernisé, puis en français et en anglais) dans sa «Lettre ouverte sur la traduction» de 1530:

Also habe ich hie Roma. 3. fast wol gewust das im Lateinischen und Griechischen Text das wort (Solum) nicht stehet und hetten mich solchs die Papisten nicht dürffen leren. War ists Diese vier buchstaben Sola stehen nicht drinnen welche buchstaben die Eselsköpff ansehen wie die kue ein new thor Sehen aber nicht das gleichwol die meinung des Texts inn sich hat und wo mans wil klar und gewaltiglich verdeudschen so gehöret es hinein den ich habe Deudsch nicht Lateinisch noch Griechisch reden wöllen da ich deudsch zu reden im dolmetschen furgenomen hatte. Das ist aber die art unser Deudschen sprache wen sich ein rede begibt von zweien dingen der man eins bekennet und das ander verneinet so braucht man des worts solum (allein) neben dem wort (nicht odder kein). Als wen man sagt Der Bawr bringt allein korn und kein gelt. Item ich hab warlich itzt nicht gelt sondern allein korn. Ich hab allein gessen und noch nicht getruncken. Hastu allein geschrieben und nicht uberlesen? Und der gleichen unzeliche weise inn teglichem brauch.

Ebenso habe ich hier, Römer 3, sehr wohl gewußt, daß im lateinischen und griechischen Text das Wort »solum« nicht stehet und hätten mich solches die Papisten nicht brauchen lehren. Wahr ist’s: Diese vier Buchstaben s-o-l-a stehen nicht drinnen, welche Buchstaben die Eselsköpf ansehen wie die Kühe ein neu Tor, sehen aber nicht, daß es gleichwohl dem Sinn des Textes entspricht, und wenn man’s will klar und gewaltiglich verdeutschen, so gehöret es hinein, denn ich habe deutsch, nicht lateinisch noch griechisch reden wollen, als ich deutsch zu reden beim Dolmetschen mir vorgenommen hatte. Das ist aber die Art unsrer deutschen Sprache, wenn sie von zwei Dingen redet, deren man eines bejaht und das ander verneinet, so braucht man des Worts solum »allein« neben dem Wort »nicht« oder »kein«. So wenn man sagt: »Der Baur bringt allein Korn und kein Geld.« Nein, ich hab wahrlich jetzt nicht Geld, sondern allein Korn. Ich hab allein gegessen und noch nicht getrunken. Hast du allein geschrieben und nicht durchgelesen? Und dergleichen unzählige Weisen in täglichem Brauch.

Ainsi donc je savais très bien pour ici, Rom. 3, que dans les textes latin et grec le mot «Solum» ne figure pas, et cela les papistes n'avaient pas besoin de me l'apprendre. C'est vrai: les quatre lettres s-o-l-a n'y figurent pas, ces quatre lettres que nos ânes contemplent comme des vaches le nouveau portail de leur enclos. Mais il ne voient pas que le mot porte en lui l'intention du texte, et que si l'on veut traduire clairement et énergiquement, il faut qu'il y soit: c'est en allemand et non en latin ou en grec que j'ai voulu parler, puisque j'ai entrepris de parler allemand dans ma traduction. Or notre langue allemande est ainsi fait qu'on utilise, lorsqu'on parle de deux choses dont l'une est affirmée et l'autre niée, le mot «solum» (seulement) à côté du mot «ne... pas» ou «aucun». Comme lorsqu'on dit: Le fermier rapporte seulement du blé et pas d'argent, ou: Non, en vérité je n'ai pas d'argent en ce moment, seulement du blé. J'ai seulement mangé et je n'ai pas encore bu. As-tu seulement écrit et pas lu?, et d'innombrables expressions du même genre dans l'usage quotidien.

I know very well that in Romans 3 the word solum is not in the Greek or Latin text - the papists did not have to teach me that. It is fact that the letters s-o-l-a are not there. And these blockheads stare at them like cows at a new gate, while at the same time they do not recognize that it conveys the sense of the text - if the translation is to be clear and vigorous [klar und gewaltiglich], it belongs there. I wanted to speak German, not Latin or Greek, since it was German I had set about to speak in the translation. But it is the nature of our language that in speaking about two things, one which is affirmed, the other denied, we use the word allein [only] along with the word nicht [not] or kein [no]. For example, we say "the farmer brings allein grain and kein money"; or "No, I really have nicht money, but allein grain"; I have allein eaten and nicht yet drunk"; "Did you write it allein and nicht read it over?" There are countless cases like this in daily usage.

 


Sources:

Version anglaise (avec l'original en allemand, 1530): Martin Luther, «An Open Letter on Translating/Ein sendbrief D. M. Luthers. Von Dolmetzschen und Fürbit der heiligenn», trad. Michael D. Marlowe, 2003, disponible en ligne.

Version allemande (modernisée): Martin Luther, «Sendbrief vom Dolmetschen», disponible en ligne.

Version française: Martin Luther, «Lettre ouverte sur la traduction», trad. Philippe Büttgen, Rue Descartes, numéro 14: «De l'intraduisible en philosophie», novembre 1995, en pièce jointe.