Laboratoire de résistance sémiotique

Marché du livre au Québec : le client est roi et le roi se meurt

« Toute l'organisation littéraire en place (depuis l'éditeur jusqu'au plus modeste lecteur, en passant par le libraire et le critique) ne peut que lutter contre la forme inconnue qui tente de s'imposer. Les esprits les mieux disposés envers l'idée d'une transformation nécessaire, ceux qui sont les plus prêts à reconnaître la valeur d'une recherche, restent malgré tout les héritiers d'une tradition. » — A. Robbe-Grillet, 19561.

 

Le débat va bon train ces jours-ci au sujet du livre et du système de mise en marché qui lui est associé. Si un vaste consensus paraît maintenant se dessiner (en vérité, depuis plusieurs années les appuis se densifient) en faveur d’une législation qu’on dit « pour le prix unique » au Québec, il faut savoir que le modèle proposé est dans les faits bien loin d’être radical, voire même pas du tout. Voici ce que défend la coalition Nos livres à juste prix2 : « Le modèle de réglementation proposé limiterait à 10% les rabais pouvant être offerts au cours des 9 premiers mois suivant la publication d’un livre. Il ne s’agirait donc pas d’un prix unique à proprement parler, mais plutôt d’un prix plancher s’appliquant sur les nouvelles parutions seulement. » Il y a urgence et nécessité d’agir, indique Serge Poulin, président de l’Association des libraires du Québec (ALQ). Il en va de la sauvegarde de la « bibliodiversité », affirme pour sa part Danièle Simpson, présidente de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ).

Bien que de sérieux doutes puissent être émis en ce qui concerne les retombées réelles d’une telle réglementation sur la sauvegarde la « bibliodiversité » à long terme, dans un marché chambardé par le numérique, auquel il est réfractaire — avec raisons, que j’expliquerai dans la suite —, je ne vois personnellement aucune raison citoyenne valable pour le gouvernement actuel de ne pas instaurer une telle politique qui aurait pour double finalité de favoriser, à l’échelle locale, la vie commerciale de proximité et, à l’échelle provinciale, la vie culturelle et intellectuelle québécoise — celle-là même que certains de nos politiciens les mieux informés aiment à l’occasion célébrer de manière purement rhétorique et généralement hypocrite au détour d’une phrase partisane.

La loi n’est pas un principe de plaisir

Si l’instauration d’une telle législation paraît presque à tous points de vue favorable, qu’est-ce donc qui bloque son adoption par le pouvoir en place? Les habituelles logiques décisionnelles liées au paradigme économique actuellement dominant, sans doute, mais aussi, me semble-t-il, ce « presque » glissé dans la phrase précédente : l’adoption d’une telle législation est presque à tout point de vue favorable, car aux seuls yeux des plus gros joueurs, tout au bout de la chaîne, elle ne l’est pas. Évidemment, l’imposition du « prix unique » les vise directement, les Costco et Renaud-Bray de ce monde qui vendent à perte les gros titres saisonniers et attirent ainsi dans leurs filets la clientèle qui flaire les plus bas prix pour lui infliger bénévolement des achats collatéraux. De manière générale, toute loi a pour but d’encadrer ou d’enrayer certains comportements ou certaines pratiques jugés néfastes pour le plus grand nombre. Ainsi, toute loi, en principe, a pour effet de contraindre une partie des citoyens, des personnes morales ou des corporations dans certaines de leurs pratiques afin de favoriser un ensemble donné (idéalement l’ensemble des citoyens) de la manière la plus générale et durable qui soit.

Que ceux qui sont visés par les contraintes s’y opposent n’a rien de surprenant, mais que le gouvernement plie à leur défiance — comme il paraît s’apprêter à le faire3 — impose de s’arrêter un instant afin de sonder l’origine des pressions qui s’exercent dans le débat actuel. Pour cela, il me paraît impératif de questionner le paradigme dominant qui est le nôtre et auquel sont systématiquement soumis nos comportements et, par extension, nos politiques. Je pense pouvoir apporter au débat une certaine nouveauté grâce à l’approche sémiotique qui est la mienne, car s’il me fallait déplorer plus que tout autre un aspect inhérent aux interventions sur le sujet jusqu’ici, il tiendrait à ce que celles-ci, me semble-t-il, tendent à se polariser entre une langue de bois politico-économiste d’une part et un vague romantisme d’une résistance tout en mineurs de l’autre. Bref, beaucoup de mièvrerie et d’idées préconçues de part et d’autre.

Je tâcherai de démontrer dans ce qui suit que nous sommes les héritiers d’une idéologie économique qui a depuis longtemps perfusé l’esthétique et la critique littéraire (et des arts en général) à travers le dogme de la mort de l’auteur. Reconnaître cet héritage n’aura peut-être pas pour effet d’enrayer à court terme la tendance socio-politique dans laquelle chacun de nous, contemporains, s’inscrit de bon gré ou à contre-courant, mais j’ose espérer que cela permette de jeter une lumière nouvelle sur les enjeux inhérents au livre, au système de production et de mise en marché de la littérature, des enjeux que je juge importants aussi bien à court qu’à long terme — ainsi m’apparaît-il pertinent de tâcher de les cerner aussi bien que possible dès à présent.

Les enjeux vont au-delà de la sauvegarde du modèle d’affaires actuel

« La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’Auteur », annonçait en grande pompe Roland Barthes en 1968. Après des siècles de théories de l’art développées d’après des paradigmes essentialistes — la mimésis, l’expression, la forme, l’expérience esthétique —, la pensée économique, comme un messie qu’on n’attendait pourtant pas vraiment, est venue simplifier l’affaire au tournant des années 1990. Je reprends du théoricien de l’art et sociologue allemand Ulf Wuggenig le passage qui suit :

L’on peut lire dans un ouvrage courant d’économie de l’art des années [19]90 : « Normalement ce sont les artistes et, par là même, d’autres personnes du milieu artistique, qui définissent ce qui est à considérer comme étant de l’art, alors que l’on attend des profanes qu’ils reconnaissent cette définition. Les économistes, eux, sont par contre d’avis que c’est aux individus de décider eux-mêmes de ce qu’ils veulent considérer comme étant de l’art. [...] La réponse à la question "Qu’est-ce que l'art?" peut être trouvée en tenant compte des souhaits du public. » Ceci est peut-être la version la plus explicite de l’idée de donner aux gens ce qu’ils veulent4.

Pour Wuggenig, le contexte théorique dans lequel peut émerger une telle conception de l’art, axée sur la réception non pas critique mais consumériste, non plus orientée en fonction de l’œuvre mais sur mon expérience personnelle en tant que consommateur de cette œuvre, serait le corollaire idéologique du paradigme découlant du modèle des marchés parfaitement compétitifs. Or, l’idée de la « souveraineté du consommateur » bute sur un problème de taille : le capitalisme réel dans lequel on vit s’éloigne à tel point des conceptions théoriques, des modèles du marché libre, qu’il apparaît nécessaire, comme cela l’est apparu à Fernand Braudel par exemple5, de distinguer strictement le marché du capitalisme. À titre d’exemple pour démonter l’idée du libre marché dans le contexte du livre au Québec, il suffira de rappeler qu’à peu près aucun livre ne se publie ici sans l’appui des organismes subventionnaires gouvernementaux, provincial ou fédéral. D’autre part et comme on le sait trop bien, le capitalisme se caractérise par la différence des pouvoirs et la possibilité, via la concentration de l’offre, de constituer des monopoles. Le marché ne saurait être libre puisqu’il s’y exerce incessamment sur nos préférences diverses stratégies d’influence. Wuggenig écrit encore, et nous saurons reconnaître la justesse et l’évidence de la remarque, que « les défenseurs de l’idée du marché libre aspirent habituellement eux-mêmes, en tant qu’acteurs économiques, aux monopoles et tentent d’influencer systématiquement les préférences des consommateurs ».

Stratégies d’influence chez le détaillant Renaud-Bray

La meilleure façon d’illustrer cette idée est pour moi de fournir une anecdote qui remonte au temps où je travaillais en tant que « libraire » (commis) dans une succursale de la chaîne Renaud-Bray, plus spécifiquement celle située à Brossard, dans la couronne sud de Montréal. C’était en 2007 et je ne saurais dire à quel point le phénomène que je m’apprête à décrire a pu s’accentuer depuis. Une vieille dame venait régulièrement au magasin pour acheter les nouveautés, les titres publicisés. Elle ne se rendait que rarement au-delà des présentoirs à l’entrée, c’est-à-dire les deux sections d’étagères où est présenté le fameux palmarès Renaud-Bray, actualisé et reproduit dans les journaux à un rythme hebdomadaire. Ce palmarès, comme on le sait, ne représente que les volumes de vente à travers le réseau de la chaîne et est, en ce sens, strictement quantitatif. La vieille dame, donc, venait et achetait en fonction du jeu des positions des titres qui s’y trouvaient représentés. Il s’agit évidemment d’une stratégie commerciale fondée sur une variante de la prophétie autoréalisatrice, c’est-à-dire un mode de communication qui modifie des comportements de telle sorte qu’il fait advenir ce qui est annoncé6. Le titre qui se vend bien est sûrement meilleur que le titre qui se vend mal, est-on instinctivement porté à croire. En un sens, cela pourrait bien être le cas, mais à la seule condition que le consommateur exerce un jugement qualitatif en regard de ses décisions d’achat — ce qui est incompatible avec la logique proposée par le détaillant qui, elle, est strictement quantitative. L’anecdote ne serait pas tellement croquante si elle devait s’arrêter ici, car nombreux, très nombreux étaient les clients qui adoptaient un tel comportement. Je m’en souviens bien car j’en étais tout de même passablement choqué, moi qui débutais à l’époque mes études en littérature armé d’un jugement mal dégrossi et méprisant à l’égard de la clientèle trop friande, me semblait-il, de psycho-pop et de livres de cuisine (les deux sections aux ventes les plus élevées chez Renaud-Bray).

Retrouvons notre vieille dame. Je me souviens qu’une fois, après avoir choisi un titre dans le palmarès des ventes, un roman, elle vint directement au comptoir d’information. La vieille dame me réclamait un autocollant « coup de cœur Renaud-Bray ». Ne sachant trop pourquoi je le lui refuserais — car on en avait en quantité virtuellement infinie de ces autocollants que des acheteurs invisibles dans des bureaux situés on-ne-sait-où nous commandaient d’apposer quasi-systématiquement sur tout ce qui, à leur yeux, possédait un bon potentiel de vente —, je lui donnai volontiers un de ces autocollants dont la valeur, à mes yeux, était quasi nulle. Mais ce que je craignais se produisit : elle l’apposa scrupuleusement sur le livre qu’elle tenait dans ses mains, le livre issu du palmarès sur lequel elle avait jeté son dévolu, sûrement après un épisode plus ou moins long de tiraillement moral qui n’a pu manquer de la stresser à un point que je ne pourrais d’aucune manière qualifier, car le livre en question n’était pas un coup de cœur Renaud-Bray. Signaux contradictoires : le livre est dans le palmarès des ventes, mais il n’est pas un coup de cœur. Qu’est-ce à dire? Si l’on peut penser que le fameux coup de cœur serait une sorte de sceau de qualité apposé là par une instance d’une intelligence critique supérieure afin de guider les choix de la clientèle vers les meilleurs ouvrages, alors il y aurait chez Renaud-Bray coprésence de deux stratégies d’influence, l’une qualitative et l’autre quantitative. Mais ce n’est pas le cas : les deux sont quantitatives. Si la vieille dame a pu penser qu’effectivement le coup de cœur était un gage de qualité, puisqu’elle en a réclamé un comme s’il s’agissait d’une sorte de fétiche sans lequel sa lecture ne saurait s’exercer sous les auspices ou selon les bonnes grâces de la librairie, il n’en demeure pas moins que dans tout ce processus décisionnel menant à son achat, du seul moment où elle a eu à exercer son jugement, le résultat aura été des plus troublants. Troublant parce que l’idée derrière un tel comportement tient à ceci que pour cette cliente (charmante, d’autre part) l’argument quantitatif (le palmarès des ventes) aura eu préséance sur l’autre argument (le coup de cœur) qui pour elle était (peut-être) qualitatif, mais qui en réalité ne l’est pas. Pire, pour pallier le déchirement intérieur, elle aura eu recours à une ruse des plus pathétiques : il n’y a pas de coup de cœur sur la couverture? Qu’à cela ne tienne, j’en apposerai un moi-même. Autrement dit, le « gage de qualité du libraire » n’a aucune valeur puisque moi, la cliente, je peux très bien l’y apposer sans devoir au préalable le moins du monde lire ne serait-ce qu’un chapitre de ce livre. Cette dame ne pouvait tout simplement pas supporter que son livre ne soit pas un coup de cœur, car si elle l’achète, est-on poussé à croire, c’est forcément qu’il est excellent. Souveraineté du consommateur en apparence (le client est roi); suprématie d’un jugement individuel parfaitement influencé par le détaillant aux prétention monopolistiques en vérité; mieux : assimilation quasi parfaite chez la clientèle d’un comportement fétichiste intenté comme tel par le marchand.

Le coup de cœur Renaud-Bray, un fétiche

Fétiche. Je reprends la définition de l’américain Thomas A. Sebeok, sémioticien des plus influents : « En résumé, octroyer ou insuffler à un produit (a commodity) des pouvoirs qu’il n’a pas ou qui ne relèvent pas de lui revient à l’élever au statut de fétiche; c’est en ce sens que l’argent, ou le capital en général, en vient à être "fétichisé"7. » Un fétiche est un signe, plus spécifiquement un signe prédominamment indexical dont l’aspect métonymique s’exerce le plus souvent selon la formule synecdochique pars pro toto, ou une partie pour le tout, et ce fonctionnement spécifique du fétiche en tant que signe lui confère, dans la plupart de ses usages, dans les contextes les plus divers, des aspects à la fois iconiques et symboliques8.

Le coup de cœur Renaud-Bray est un fétiche parce qu’il agit comme un signe d’abord indexical (qui fonctionne par relation de contiguïté) : le livre qui, sur sa couverture, arbore l’autocollant, est réputé posséder une valeur ajoutée, soit l’ensemble des valeurs définies par l’expression populaire « coup de cœur » : passion, forte attirance, recommandation. Le coup de cœur Renaud-Bray fonctionne selon la logique de la synecdoque, car l’ensemble des coups de cœur (que j’ai lu auparavant ou que je peux encore trouver chez le détaillant) est garant de ce coup de cœur que j’ai entre les mains. Ou plutôt, ce coup de cœur que j’ai lu et que j’ai tant aimé confère d’emblée à l’ensemble des autres coups de cœur que je pourrai trouver en librairie cette même valeur ajoutée; de manière pervasive, la valeur du sentiment favorable qui a été le mien à la lecture d’un coup de cœur précédent se retrouvera dans chaque autocollant que j’aurai sous les yeux lors de mon prochain passage chez le détaillant.

Le coup de cœur Renaud-Bray fonctionne ensuite comme un icône (relation de similarité) pour les raisons les plus élémentaires : l’autocollant présente essentiellement un cœur. Le cœur, comme on le sait, est thématiquement associé à la passion, à l’amour — lorsqu’on est attiré, notre cœur bat plus vite, etc. Le comportement que le détaillant cherche à provoquer chez le client se trouve donc contenu dans l’image qu’il lui présente de manière inextricablement liée au produit et qui se multiplie sur une foule de produits divers. Car on retrouve aussi des coups de cœur sur des articles de papeterie ou dans la toujours grandissante section « cadeaux » (Renaud-Bray réalise 70% de son chiffre d’affaires au cours de la mi-novembre à la fin décembre9), cadeaux qui sont aussi traditionnellement offerts aux personnes qui nous sont chères, en vertu d’une relation d’amour ou d’affection.

Enfin, le coup de cœur Renaud-Bray fonctionne comme un symbole, car il est perçu comme un sceau, voire comme un blason, selon la logique de l’héraldique, blason qui représenterait un gage de qualité et de reconnaissance d’une « famille », la famille Renaud-Bray (son réseau de succursales), chez qui on reviendra, par loyauté, si l’on considère y avoir reçu un bon service. Mais qu’est-ce qu’un bon service? Pour notre vieille dame, cela repose d’abord et avant tout sur l’assurance de sortir du magasin avec un nouveau coup de cœur, peu importe qu’il ait été apposé par la librairie ou qu’elle l’y ait apposé elle-même. L’impression d’avoir reçu un bon service reposera souvent pour le client sur le sentiment qu’il aura après coup d’avoir été maître de son achat (il aura obtenu grâce à son argent ce qu’il désirait) tout en s’étant conformé le plus possible à la logique de consommation qu’impose le détaillant, dont les égards auprès de la clientèle n’ont d’égale que la manière dont il entend récolter son argent. Dans le cas de Renaud-Bray : de la façon la plus fétichisée qui soit, c’est-à-dire en octroyant au client autant de pouvoir qu’il croit pouvoir en avoir en ayant l’impression d’user de son libre-arbitre sans recours nécessaire à une pensée intermédiaire (un libraire, par exemple) : le client se sent roi, est encouragé à prétendre à la royauté, et à tout roi ses fétiches, à commencer par sa couronne. Chez Renaud-Bray, la couronne est répliquée en millions de petits autocollants à l’effigie d’un cœur. L’humanité s’externalise.

L’industrie culturelle, ou le diktat du consommateur

Chacun reconnaîtra autant de vérité dans ce qui vient d’être évoqué qu’il le voudra en regard de la politique que prône la direction de la chaîne Renaud-Bray : il n’y a effectivement pas lieu de reconnaître le statut de libraire10 à un employé dont les tâches se limitent à apposer des autocollants coup de cœur et, plus souvent qu’autrement, à mener des clients vers des livres qui en ont un sur leur couverture. Ça et faire le ménage. Peu importe si l’expertise littéraire est au rendez-vous, paraît défendre la direction, le client saura juger par lui-même, à l’aune de son libre-arbitre et des outils mis à sa disposition (palmarès, coup de cœur) « pour l’éclairer » de la plus judicieuse manière dans ses décisions d’achat. Quant aux Wal-Mart, Target, Costco et autres magasins de grande surface ou pharmacies affiliées, je ne vois pas l’utilité d’analyser leurs modèles d’affaires et leurs stratégies d’influence plus avant, dans la mesure où, n’ayant strictement aucun égard pour les marchandises qu’ils vendent, ces entreprises ne mérite pas davantage le mien.

Dans Le nouvel esprit du capitalisme (1999), Luc Boltanski et Eve Chiapello écrivent :

La délégation des fonctions de contrôle des sphères dirigeantes aux clients engendre une hiérarchie plus horizontale et des réductions de coûts. Dans les conceptions les plus audacieuses, toute la structure hiérarchique des organisations est renversée : les clients sont placés à la pointe d'une pyramide à l’envers. Le fait que l’on fasse ses preuves vis-à-vis du contrôle par les clients crée dans la compétition des différenciations verticales entre les institutions et mène à une élimination de ceux qui ne veulent pas se soumettre à ces épreuves ou qui ne peuvent pas en sortir vainqueurs11.

Les éditeurs libres — appelons-les ainsi, ceux qui échappent aux grands groupes de presse et défendent un contenu de qualité issu d’une démarche historique; les librairies indépendantes — qui défendent cœur et âme le modèle humain et la transmission des savoirs à travers le livre et les contacts qui l’entoure; les libraires — qui défendent le droit à la reconnaissance de la valeur de leur profession et la nécessité de la préserver; les lecteurs — qui avant d’être clients sont simplement curieux et en quête d’instruction, de connaissances, d’épanouissement; tous ces acteurs de la chaîne du livre et, parallèlement et jusqu’à un certain point, du champ littéraire12, par amour, par passion, par sympathie, par humanité (encore le cœur…) défendent essentiellement trois principes : la liberté (créatrice et critique) d’abord; l’épanouissement et l’émancipation (individuels et collectifs) ensuite; enfin, l’humanité des lettres (écrire n’est pas tout, il faut savoir transmettre les écrits). Comme des poupées gigognes, le premier principe est inclus dans le deuxième et le deuxième dans le troisième. Dans ce modèle humain pour la défense et la propagation des lettres est contenu en puissance l’épanouissement de chacun et, par l’effet de multitude, de la collectivité. L’épanouissement est généralement garant de l’émancipation. Et l’émancipation est elle-même garante de la liberté, tant critique que créatrice — l’une et l’autre étant comme les deux faces indissociables d’une même feuille de papier. Ce que je défends ici n’est la pas conservation à tout prix du modèle d’affaires actuel, du présent système de production et de mise en marché du livre, ni même la conservation d'une partie de celui-ci, mais un modèle d’accessibilité et de valorisation du contexte d’accessibilité à l’aide d’intermédiaires nombreux qui ont pour effet (et fonction) d’enrayer la mise à plat de la structure hiérarchique du champ littéraire, une hiérarchie qui m’apparaît nécessaire dans la mesure où l’on veut préserver et favoriser la qualité des conditions dans lesquelles peuvent s’exercer la création pour les auteurs et la critique pour les lecteurs.

En revanche, le modèle vers lequel nous pousse toujours davantage le paradigme économico-politique actuel est celui de l’Industrie culturelle. « L’industrie culturelle reste néanmoins l’industrie du divertissement, écrivait Theodor Adorno il y a près de 70 ans déjà. Elle exerce son pouvoir sur les consommateurs par l’intermédiaire de l’amusement qui est finalement détruit, non par un simple diktat, mais par l’hostilité — qui lui est inhérente — envers ce qui serait plus que lui. Du fait que le transfert de toutes les tendances de l’industrie culturelle dans la chair et le sang du public est favorisé par l’ensemble du processus social, la survie du marché dans ce secteur agit favorablement sur ces tendances. La demande n’est pas encore remplacée par la simple obéissance13. » La demande n’est pas remplacée par la simple obéissance (mais presque) parce que le Capital a découvert qu’il avait avantage pour se maintenir à laisser croire à chacun que sa détermination était entre ses mains (coup de cœur, démocratie, etc.)14. La demande n’est pas encore totalement remplacée par l’obéissance parce qu’il existe encore des réseaux de résistance, et le « marché » du livre en est un. Mais, selon toute vraisemblance, cela ne saurait durer15 si l’on ne se fie qu’aux politiques mises en place (ou celles qui ne le sont pas, justement).

Une défense de l’accessibilité à l’histoire littéraire

Les gros joueurs de l’industrie et le gouvernement ont depuis longtemps adopté le même langage et, dans la « tourmente » (médiatique) actuelle entourant les « profonds changements » qui menacent le monde du livre aujourd’hui, on n’a plus qu’un mot d’ordre en bouche : il faut se mettre aux nouvelles technologies (comprendre livre numérique et vente en ligne) pour demeurer concurrentiel. Toujours cette même fuite en avant, qui plus est, cette fois associée à la distraction inédite qu’offrent les technologies écraniques. Loin de prôner un marché non concurrentiel pour les livres — quand on sait l’importance que le libéralisme économique a eu sur l’épanouissement de la littérature et son accessibilité, à compter du 19e siècle —, il n’en demeure pas moins que la question préalable, plutôt que de s’articuler autour du passage au numérique, devrait à mon sens s’énoncer autrement : comment veut-on avoir accès aux livres? De la même façon que le précédent gouvernement libéral provincial défendait l’accès à l’université? C’est-à-dire en désémiotisant l’usage du mot « accessibilité » au profit de la seule acception selon laquelle accessibilité signifie que l’étudiant doit pouvoir se rendre au bâtiment qu’on appelle université et que lui soit dispensé un cours, peu importe sa qualité ou la qualité du contexte dans lequel il lui sera livré. Dans la même ligne de pensée, on prône aujourd’hui des modèles de bibliothèques physiquement dépouillées, avec une architecture et un mobilier inspirés par l’épure à la Apple et des écrans pour toute interface entre soi et les ressources virtuellement infinies des livres ou revues numérisés16. Ce n’est pas par conservatisme ou fétichisme que je m’objecte partiellement à ce modèle, mais en vertu du seul argument qui tienne d’un point de vue sémiotique : le contexte.

Si notre vieille dame, fidèle cliente du Renaud-Bray, n’a pas su comprendre (ou du moins, pour ce que j’en sais, paraître comprendre) le fonctionnement des coups de cœur Renaud-Bray; si l’on ne parvient pas à s’opposer autrement à une éventuelle réglementation du prix plancher des nouveaux livres en vente au Québec que par la sempiternelle défense du droit au plus bas prix des consommateurs (Éric Duhaime et consort), c’est peut-être, de manière fort évocatrice me semble-t-il, tout simplement par manque de profondeur dans le processus réflexif. Cette profondeur (sémiotique et critique), elle ne peut s’acquérir qu’à la prise en compte élargie du contexte et des conditions (d’énonciation et de production) de l’objet du débat dans ses déterminations historiques, elle ne peut être acquise que moyennant la reconnaissance préalable de l’enjeu réel du débat, soit la préservation de l’accessibilité à l’histoire littéraire et aux humanités à travers un réseau humain, seul modèle apte à garantir, via ses acteurs critiques, la prise en compte du contexte nécessaire à la transmission de cette histoire en les y inscrivant subjectivement. Ainsi seulement pourra être préservé l’ensemble des possibilités actantielles inhérentes au champ de production littéraire tel qu’on le connaît depuis le 19e siècle.

Ma défense concède à quiconque la reconnaîtra cette faiblesse : rien ne dit qu’il nous faille préserver un modèle socio-littéraire vieux de deux siècles issu de la montée de la bourgeoisie revendiquant ses droits politiques du fait de son appropriation progressive du Capital. Ce n’est d’ailleurs pas exactement ce que je défends, puisque s’il advenait qu’un nouveau modèle supplante l’actuel, il s’inscrirait lui aussi inévitablement dans la continuité historique littéraire — et alors il faudrait encore l’étudier et l’enseigner de manière critique. Ce qui me paraît devoir être défendu, c’est d’abord la prise en compte de la dimension historique du champ littéraire dans l’évolution des modèles de manière à assurer la plus grande accessibilité à cette histoire même. Ce qui me paraît devoir être défendu ensuite, c’est plus généralement le droit au travail humain dans la dignité, et l’histoire montre que cela est incompatible avec toute forme de monopole privé. En ce qui concerne l’exploitation du livre, cette défense du travail digne ne passe certainement pas par la valorisation du modèle d’affaires des grandes surfaces, physiques ou virtuelles.

Albert BESNARD (1849-1943), La première d'Hernani. Avant la bataille. — Le tableau représente l'événement de la première de la pièce de Victor Hugo, devenue célèbre parce qu'identifiée comme le point tournant de la victoire du romantisme sur le classicisme en France.

A. BESNARD (1849-1943), La première d'Hernani. Avant la bataille. — Le tableau représente l'événement de la première de la pièce de Victor Hugo, au soir du 25 février 1830, point tournant de l'histoire littéraire en France.

Le roi se meurt : vive le royaume

Quelques années seulement avant que Roland Barthes ne « proclame » la mort de l’auteur17, valorisant ainsi instantanément le pôle récepteur (devenu lecteur, puis simple client), Adorno résistait déjà au paradigme montant auquel Barthes a donné le coup d’épaule décisif. L’industrie culturelle n’était encore que faiblement développée et l’orientation des institutions artistiques en fonction du client et le public était encore relativement minime par rapport à ce qu’on connaît aujourd’hui, mais le philosophe phare de l’École de Francfort avait décelé le péril avant l’heure et visé juste en écrivant : « Le client n’est pas, comme voudrait le faire croire l’industrie culturelle, roi, il n’en est pas le sujet mais l’objet. » À quoi me semble-t-il, avec un retard suffisant, nous devons répondre et envisager, avec Wuggenig, qu’« après avoir investi pendant des années et des décennies une quantité immense d’énergie dans la déconstruction de l’auteur, autrement dit du producteur, et dans la valorisation du client, du consommateur et du public, il semble aujourd’hui être souhaitable d’investir ne serait-ce qu’une partie de cette énergie dans la déconstruction du récepteur18 ».

« Nous n’avons pas le temps de prendre notre temps. Fini de folâtrer, finis les loisirs, finis les beaux jours, finis les gueuletons, fini votre strip-tease. Fini. Vous avez laissé les choses traîner jusqu’au dernier moment, nous n’avons plus de moment à perdre, évidemment puisque c’est le dernier. Nous avons quelques instants pour faire ce qui aurait dû être fait pendant des années, des années et des années. Quand il faudra me laisser seule avec lui, je vous le dirai. Vous avez encore un rôle à jouer, tranquillisez-vous, je l’aiderai19. » Ainsi Ionesco fait-il parler Marguerite dans Le roi se meurt. Ainsi devons-nous agir également. Ce roi qui se meurt, c’est le client roi. Son royaume se rétrécit comme peau de chagrin, car il ne peut, ne sait tout simplement pas l’entretenir seul. « C’est parce que je n’avais pas mis toute ma volonté que cela s’est délabré. Simple négligence20 », objecte le roi, orgueilleux. Aussi devons-nous reconnaître notre négligence, humblement, car cela relève encore de notre responsabilité de lecteur.

Si nous souhaitons voir s’épanouir la littérature et les lettres en général, il est impératif de défendre le réseau hiérarchique par lequel leur histoire est accessible au plus grand nombre. Il est impératif de défendre toutes les vocations inhérentes au milieu du livre, de l’éditeur jusqu’au libraire en passant par les auteurs et les lecteurs (car être lecteur est aussi une vocation). Il est impératif enfin de vouloir s’émanciper (cela paraît d’une évidence, mais pourtant), c’est-à-dire s’engager dans une quête d’humilité et reconnaître la nécessité de la hiérarchie et de la fragmentation des acteurs du milieu qu’elle implique, hiérarchie sans laquelle ceux qui nous précèdent ne pourraient transmettre leur savoir, leur passion, ce désir brûlant que peut représenter la littérature et qui est le leur; une hiérarchie sans laquelle ceux dont le désir se fait le plus urgent et durable ne pourraient tout simplement pas embrasser leur vocation, exercer la profession inhérente au milieu du livre par laquelle ils ont trouvé le moyen de s’épanouir — et par là même nous ouvrir la voie.

 

  1. A. ROBBE-GRILLET, « Une voie pour le roman futur » (1956), dans Pour un nouveau roman, Paris, Minuit, coll. « Double », 2013 [1963].  [retour]
  2. Page « Documentation », sur Nos livres à juste prix. En ligne : <http://noslivresajusteprix.com/documentation/>.  [retour]
  3. F. LÉVESQUE, « Prix unique du livre : pas de projet de loi en vue », Le Devoir, 23&#160novembre 2013. En ligne : <http://www.ledevoir.com/culture/livres/393494/prix-unique-du-livre-pas-de-projet-de-loi-en-vue>.  [retour]
  4. U. WUGGENIG, « Enterrer la mort de l’Auteur », trad. de l’allemand par Y. Vaudable, European Institute for Progressive Cultural Policies, mars 2004. En ligne : <http://eipcp.net/transversal/1204/wuggenig/fr>.  [retour]
  5. Cf. F. BRAUDEL, La dynamique du capitalisme, Paris, Flammarion, 1988 [1985].  [retour]
  6. Cf. P. WATZLAWICK, « Les prédictions qui se vérifient d’elles-mêmes » (1981), dans P. Watzlawick (dir.), L’invention de la réalité. Contribution au constructivisme, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1988, p. 109-130.  [retour]
  7. T. A. SEBEOK, Signs: An Introduction to Semiotics. Second Edition, University of Toronto Press, 2001, p. 117 (ma traduction).  [retour]
  8. Ibid., p. 123.  [retour]
  9. H. PRÉVOST, « Onze librairies Renaud-Bray en grève illimitée dès samedi », La Presse, 1er novembre 2013. En ligne : <http://www.lapresse.ca/actualites/montreal/201311/01/01-4706362-onze-librairies-renaud-bray-en-greve-illimitee-des-samedi.php>.  [retour]
  10. Il s’agit en effet d’un des points d’achoppement dans les négociations entre le syndicat des employés (SEPB) et la direction de Renaud-Bray, la partie syndicale voulant que ce soit reconnu par la direction le « métier de libraire ». SEPB-Québec, « Grève dans onze succursales des Librairies Renaud-Bray – Appuyons nos consœurs et confrères de Renaud-Bray », 4 novembre 2013. En ligne : <http://www.sepb.qc.ca/modules/nouvelles/nouvelle.php?id=763&langue=fr>.  [retour]
  11. L. BOLTANSKI & E. CHIAPALLO, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 1999, p. 126.  [retour]
  12. Si je ne parle pas ici des acteurs du milieu universitaire qui, dans le champ littéraire, endossent de toute évidence un rôle important, c’est pour la simple raison que les disciplines universitaires (et leurs disciplinés respectifs) ne pourraient s’actualiser sans le concours préalable d’une quelconque forme de système de production et de mise en marché du livre. En outre, s’il est pratiquement impossible de tracer une ligne nette entre le marché du livre et le champ littéraire, cela ne constitue pas un problème, tout au contraire : les forces critiques du champ littéraire peuvent d’autant plus peser sur l’orientation du marché du livre qu’ils en sont partie prenante. — Sur la notion de champ littéraire, voir P. BOURDIEU, Les règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992.  [retour]
  13. T. W. ADORNO & M. HORKEIMER, « La production industrielle des biens culturels », dans Dialectique de la raison. Fragments philosophiques, trad. de l’allemand par E. Kaufholz, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1974 [1944], p. 145.  [retour]
  14. À ce propos, Ulf WUGGENIG écrit : « Depuis plus récemment, l’on assiste à une croissance de la prise de conscience par rapport au désarmement d’une part et à la récupération de la critique et de la dissidence d'autre part. À la recherche d’explications afin de comprendre pourquoi le processus d’économisation se poursuit, pour la plupart, sans obstacle, l’on a indiqué des facteurs des plus divers. Ainsi, l’on a cité la surpuissance des mécanismes structurels au même titre que des conditions subjectives; les disparités entre une conscience critique et la disponibilité à, ou encore la capacité de réagir par des actions; l’hétérogénéité de courants critiques, qui sont chacun trop ponctuels et unidimensionnels et manquent à voir, de ce fait, les évolutions dans d'autres domaines; l’efficacité de stratégies associatives d’élites qui sont conçues pour coopter la critique et la résistance; sans oublier les théories formulant le soupçon généralisé selon lequel la dissidence et la résistance sont impliquées dans un rapport de complicité secrète avec le pouvoir. » « Enterrer la mort de l’Auteur », loc. cit. — On peut également se référer à la notion de biopouvoir chez Michel Foucault.  [retour]
  15. M. ARSENAULT, « Ricardo, cet essayiste », Doctorak.go!, 26 novembre 2013. En ligne : <http://doctorak-go.blogspot.ca/2013/11/ricardo-cet-essayiste.html>.  [retour]
  16. L.-M. GERVAIS, « Sortir les livres pour faire de la place aux étudiants », Le Devoir, 23 novembre 2013. En ligne : <http://www.ledevoir.com/societe/education/393501/sortir-les-livres-pour-faire-de-la-place-aux-etudiants>.  [retour]
  17. Cf. R. BARTHES, « La mort de l’Auteur » (1968), dans Le bruissement de la langue, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1993.  [retour]
  18. U. WUGGENIG, « Enterrer la mort de l’Auteur », loc. cit.  [retour]
  19. E. IONESCO, Le Roi se meurt, Paris, Gallimard, coll. « Folio », p. 22.  [retour]
  20. Ibid., p. 46.  [retour]