Laboratoire de résistance sémiotique

Les traductions de Simone de Beauvoir en anglais: un problème de langage ou de compétence?

La première traduction du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir en anglais est devenue avec le temps un de ces cas classiques de « mauvaise » traduction en sciences humaines et sociales. Publié en 1949 après la guerre, et dans l’engouement pour la philosophie existentialiste de Jean-Paul Sartre, les deux tomes de cet immense ouvrage deviendra rapidement une des pierres angulaires du féminisme en France1 et sera rapidement traduit en anglais, aux États-Unis, par le zoologue Howard M. Parshley (1884-1953), un spécialiste des punaises et de la reproduction humaine, en 1953.

Le féminisme proposé par Simone de Beauvoir découle de la philosophie existentialiste selon laquelle la liberté, et donc la responsabilité de chacun, est le summum bonum de la vie humaine. La phrase fameuse, souvent citée, qui réussit à faire voir l’idée principale du livre est celle-ci : « On ne naît pas femme, on le devient. » La « féminité » est donc une construction instituée par les hommes pour l’asservissement des femmes. C’est dans la libération de cette construction que sera possible l’émancipation de tout le genre humain, comme elle l’indique dans la dernière phrase de son essai :

C’est au sein du monde donné qu’il appartient à l’homme de faire triompher le règne de la liberté; pour remporter cette suprême victoire il est entre autres nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité.

Les problèmes de traduction de l’ouvrage publié chez l'éditeur Alfred A. Knopf demeureront inaperçus jusqu’au début des années 1980, alors que la spécialiste de Simone de Beauvoir, Margaret A. Simons, une professeure de philosophie à l’Université Southern Illinois à Edwardsville, publie un essai intitulé « The Silencing of Simone de Beauvoir » où elle présente les lacunes de la traduction de Parshley : des passages représentant entre 10 à 15% du texte original ont été éliminés de la traduction (on découvrira par la suite que c’était à la demande de l’éditeur), les concepts de base de la philosophie existentialiste n’ont pas été traduits correctement (être-pour-soi a été traduit par in accordance with one's true nature plutôt que par being-for-itself)2, etc.

La critique de Simons ne sera pas prise en compte par l’éditeur qui refusera de commander une deuxième traduction. D’autres critiques se feront alors entendre, dont Toril Moi et Elizabeth Fallaize lors du 50e anniversaire du livre. Même la fille adoptive de Simone de Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, par l’entremise de la maison d’édition Gallimard, réclamera une nouvelle traduction. C’est peut-être la parution de l’article « Lost in Translation » de Sarah Glazer dans le New York Times le 22 août 2004, et donc de la publication – au sens de rendre public – de ce débat qui était demeuré jusque-là dans le cercle fermé des spécialistes du féminisme, qui mettra suffisamment de pression sur l'éditeur pour qu'il accepte le principe d'une retraduction.

La maison d’édition qui détient les droits anglophones pour le livre Le Deuxième Sexe acceptera alors de commander une deuxième traduction (avec l’aide financière de l’État français). La nouvelle traduction sera publiée en 2009, exécutés par deux femmes américaines habitant à Paris depuis les années 1960, Constance Borde et Sheila Malovany-Chevallier. Elles étaient toutes deux des enseignantes d’anglais langue seconde à l’Institut d’Études politiques et n’avaient publié jusqu’à ce moment-là que des manuels d’apprentissage de l’anglais (My English Is French : la syntaxe anglaise) et des livres de recettes de cuisine (Cookies et cakes, ou encore Sandwichs, tartines et canapés).

Ces derniers commentaires sur les deux nouvelles traductrices de Simone de Beauvoir proviennent de Toril Moi qui, après la lecture de la nouvelle traduction, écrira une recension particulièrement dévastatrice, « The Adulteress Wife » (11 février 2010), pour le London Review of Books. Moi soutient que la nouvelle traduction est encore pire que la première faite par Parshley et distingue trois problèmes :

After taking a close look at the whole book, I found three fundamental and pervasive problems: a mishandling of key terms for gender and sexuality, an inconsistent use of tenses, and the mangling of syntax, sentence structure and punctuation3.

Un quatrième problème, typique de la traduction des sciences humaines et sociales, peut se déduire à partir de la lecture de Toril Moi, celui de l’usage des citations dans le texte de Beauvoir :

At one point, Beauvoir discusses Hegel’s analysis of sex. In the new translation, a brief quotation from The Philosophy of Nature ends with the puzzling claim: “This is mates coupling.” Mates coupling? What does Hegel mean? It turns out that in Beauvoir’s French version, Hegel says, “C’est l’accouplement”; A. V. Miller’s translation of The Philosophy of Nature uses the obvious term, “copulation.”4

Toril Moi, celle qui était une des plus grandes critiques de la traduction de Parshley revient finalement sur sa condamnation de la première traduction :

Whenever I try to read Borde and Malovany-Chevallier’s translation like an ordinary reader, without constantly checking against the French, I feel as it I were reading underwater. Beauvoir’s French is lucid, powerful and elegantly phrased. Even in Parschley’s translation young women would devour The Second Sex, reading it night and day. It’s hard to imagine anyone doing that with this version.

Comme pour la fable des grenouilles demandant un roi, l’histoire de la traduction anglaise de Simone de Beauvoir peut servir d’avertissement dans ce petit monde de la traduction des sciences humaines et sociales : avant de réclamer une « meilleure » traduction, êtes-vous certain-e-s qu’une nouvelle traduction ne pourra pas être encore plus « mauvaise »? Les problèmes de la traduction de Parshley identifiés dès Simons en 1983 semblaient être de l’ordre de la « compétence » supposée du traducteur. Les nouveaux problèmes soulevés par les dernières critique de la traduction par Borde et Malovany-Chevallier ne relèvent-ils pas du même problème?

Mentionnons, en terminant, le compte-rendu de ce débat contemporain par Christina Hoff Sommers du Claremont Institute, un think tank conservateur américain. Dans sa recension de la nouvelle traduction, « Not Lost in Translation » publiée à l’automne 2010, Hoff Sommers soutient une thèse tout autre. Relatant les conditions d’écriture de Beauvoir, qui était, dit-on, sous amphétamine et ne dormait que très peu, Hoff Sommers met en cause le texte même de Beauvoir :

In marathon sessions at the Bibliothèque Nationale, Beauvoir gathered together every scrap of information she could find on the topic of women and jammed it all into the book. She made no effort to distinguish relevant from irrelevant material. […] Her fixation on grim findings and the challenge of writing a nearly thousand-page book in little over a year led to carelessness.

Et elle conclut :

The feminist professors who disparaged the Parsley [sic] translation despise the new one by Borde and Malovany-Chevallier even more. […] One feminist professor scolds the translators for producing a text where “pretty much every page” is “painful” to read. Too true, but this is not the translators’ fault. The Second Sex is painful to read in any language – including French.

Si elle tient, de manière un peu caricaturale, le succès du Deuxième Sexe sur le fait que peu de gens l’ont lu, l’argument est quand même intéressant d’un autre point de vue : et si c’était le langage de Beauvoir qui était déjà la source du problème de la traduction? D’une manière ou d’une autre, une réévaluation des traductions anglaises, par-delà les critiques formulées depuis Simons, est peut-être nécessaire, et cette réévaluation ne va pas sans une réflexion sur ce que signifie une « retraduction », pour reprendre un des grands thèmes de la traductologie bermanienne.

  1. Il n’est toutefois pas évident de catégoriser le féminisme de Simone de Beauvoir. Plusieurs interprètes le place dans la continuité de la « première vague du féminisme »(en), un féminisme hérité des suffragettes anglaises, réclamant des droits égaux pour les femmes; d’autres le situent dans la « deuxième vague du féminisme »(en), un féminisme marqué par une certaine « différence » entre les hommes et les femmes, et la construction d’une identité de la « féminité ». Au demeurant, les distinctions entre les première et deuxième vagues du féminisme relèvent plutôt du féminisme tel qu’il s’est constitué aux États-Unis, ce n’est qu’a posteriori qu’il est possible de situer Beauvoir dans ce schéma.  [retour]
  2. Voir Margaret A. Simons, Beauvoir and The Second Sex. Feminism, Race, and the Origins of Existentialism, Rowman & Littlefield Publisheds, 1999.  [retour]
  3. Pour de nombreux exemples, voir la recension de Toril Moi.  [retour]
  4. Pour une discussion intéressante sur ce problème de la citation en traduction, dans ce cas-ci en rapport aux traductions en espagnol de Jacques Derrida, voir Nayelli Castro, « Une scène de destruction/reconstruction : la bibliothèque derridienne », Postures, no 13, printemps 2011, p. 143-152.  [retour]