Laboratoire de résistance sémiotique

La manipulation des signes est un art de la guerre

« Oui, il faut se pencher sur soi, avec admiration, respect, angoisse. Tout ce que nous portons de grand et de beau est dans notre peau, dans nos ligaments, dans nos fibres nerveuses. D’où vient-il ce grand influx qui nous retient dans le monde vivant ? Quelle est l’origine, quelle est la nature unique de cette muraille qui nous protège, qui nous garde ? Quelle est la propriété de ces propriétés, la vertu de ces vertus, la vie de ces millions de vies que nous portons dans nos organes ? »
J.M.G. Le Clézio, L’extase matérielle((J.M.G. LE CLÉZIO, L’extase matérielle, Paris, Gallimard, p. 47-48.)).

 

Un corps séditieux s’organise dont tout le jeu sera de s’entraîner. Son motif et étendard est le suivant :

La manipulation des signes est un art de la guerre.

J’ai expliqué ailleurs la genèse de ce projet d’expérience collective, baptisé vaguement Faction R. J’expliquerai ici dans quelles perspectives doivent s’organiser les entraînements de ses milicien·es factionnaires. Suivant le double sens du mot entraînement, ceux-ci devront être entendus autant comme des apprentissages préparatoires méthodiques que comme une forme de transmission, une incitation, la communication d’une force : un « mouvement irréfléchi par lequel quelqu’un est poussé à agir sous l’effet d’une influence irrésistible((CNRTL, « entraînement ». En ligne : <http://www.cnrtl.fr/definition/entra%C3%AEnement>.)). » La sédition corporelle, c’est une agition qui survient sous le coup de l’émotion. Maîtriser l’art de la guerre, c’est n’avoir plus à réfléchir l’action à accomplir ; c’est être agi, en toute circonstance, suivant la meilleure impulsion. D’où la nécessité d’un entraînement préalable et continu, une doctrine de vie : une ascèse martiale.

Les entraînements seront orientés en fonction de trois grands ensembles de connaissances théoriques et pratiques : 1) la guerre, 2) le jeu, et 3) la sémiotique. Je m’attarde en détail à chacun de ces ensembles dans la suite. Ces entraînements devront nous permettre de développer une sémiotique de la résistance, à la fois méthode, principe d’analyse, pratique et finalité, dont je propose ici l’énoncé d’intentions.

Pour une sémiotique de la résistance

En tant que faction, nous aurons pour tâche de développer une approche de la connaissance des modes sémiotiques de la résistance pratique et théorique. La réflexion portera sur la tactique et le tensif.

Un point de départ pour penser la résistance nous est fourni par Foucault, dans La volonté de savoir : « Là où il y a pouvoir, écrit-il, il y a résistance et […] pourtant, ou plutôt par là même, celle-ci n’est jamais en position d’extériorité par rapport au pouvoir((M. FOUCAULT, La volonté de savoir. Histoire de la sexualité tome 1, Paris, Gallimard, 1976, p. 125.)). » La résistance constitue à la fois la condition irréductible du pouvoir et le point à partir duquel peut s’infléchir les conduites. La pensée de Foucault nous invite à considérer le « caractère strictement relationnel des rapports de pouvoir((M. FOUCAULT, La volonté de savoir, op. cit., p. 126.)) », d’où un rapprochement inévitable avec la sémiotique. Le pouvoir n’agit en effet qu’à travers les signes, qui n’ont eux-mêmes d’existence que relationnelle, c’est-à-dire qu’ils n’ont aucune existence réelle sinon que manifestée par ce que les existants se conforment à leur action. Les rapports de pouvoir « ne peuvent exister qu’en fonction d’une multiplicité de points de résistance : ceux-ci jouent, dans les relations de pouvoir, le rôle d’adversaire, de cible, d’appui, de saillie pour une prise. Ces points de résistance sont présents partout dans le réseau de pouvoir((M. FOUCAULT, La volonté de savoir, op. cit., p. 126.)) », explique encore Foucault. Ces points de résistance, loin de se constituer dans un rapport d’opposition stricte au pouvoir — comme une certaine vision romantique de la résistance politique pourrait nous le laisser supposer —, sont autant de fissures accélérant l’érosion des digues de l’interprétation univoque. La sémiotique nous renseigne sur le fonctionnement des signes, les principes d’établissement de leur signification par le pouvoir (et sa résistance inhérente) ; elle nous renseigne sur la prédisposition à l’hégémonie qui s’exerce à travers eux. Ainsi Andrew Garnar, dans une étude comparative des pensées de Charles S. Peirce et de Foucault sur l’usage des signes et le pouvoir, explique-t-il :

Les symboles comme les autres types de signes sont intrinsèquement vagues, leur signification est toujours indéfinie. C’est à travers l’opérateur du pouvoir que le sens des symboles est contraint. Le pouvoir canalise l’action à laquelle nous mènent les symboles. […] À travers les opérations qu’exerce le pouvoir, la communication à l’aide des symboles est rendue possible. En communicant dans un champ où les interprétations sont contraintes, un sens commun est possible. En encourageant certaines interprétations symboliques et en en restreignant d’autres, deux locuteurs peuvent partager du sens. […] Néanmoins Peirce a bien raison de décrire les signes comme intrinsèquement vagues. La plupart du temps nous utilisons des mots qui sont assez sous-déterminés, et pourtant ils font l’affaire. Ce vague latent ouvre un espace pour la résistance, mais une résistance qui reste dans le giron du pouvoir [suivant Foucault]. En mobilisant le vague, l’interprétation standard peut être challengée. Et ce challenge rend possible d’autres interprétations, qu’on peut espérer meilleures((A. GARNAR, « Power, Action, Signs: Between Peirce and Foucault », Transactions of the Charles S. Peirce Society, vol. 42, no 3, 2006, p. 347-366, spéc. 357-358 (je traduis).)).

La résistance, comme le pouvoir, opèrent en tirant partie du vague et de la précisation((Cf. A. NÆSS, The Selected Works of Arne Naess, édité par A. Drengson & A. Næss, Dordrecht, Springer, 2005, vol. 1 : « Interpretation and Preciseness ».)), mais encore également de la contrainte et de la disposition :

Nous sommes éduqués pour utiliser, et tirer des significations des symboles que nous utilisons, mais seulement de certaines manières admissibles, et nous apprenons à limiter nos interprétations outrancières. C’est là une manière très simple, mais non moins significative, par laquelle le pouvoir structure le langage qui nous forme. […] Ces symboles à partir desquels nous inférons ce que nous sommes (qui sont aussi les outils de nos inférences) sont structurés par le pouvoir. [Ainsi,] nous ne pouvons faire que certaines inférences, certaines interprétations, à notre propos. Cette situation n’est pas intrinsèquement oppressante. En fait, […] le pouvoir est une dimension nécessaire de l’existence humaine((A. GARNAR, « Power, Action, Signs: Between Peirce and Foucault », loc. cit., p. 361 (je traduis).)).

Pouvoir et résistance sont indissociables, et c’est dans cette même perspective que doivent être abordées la guerre et la paix. Dans l’élaboration de programmes d’action, une attention particulière sera portée à ce que Félix Guattari appelle la sémiotique a-signifiante (c’est-à-dire relevant d’un régime opérant en deçà du symbolique), qui exprime une volonté pour la libération des contraintes interprétatives et la reconnaissance des philums machiniques que nous alimentons. Il s’agira d’effectuer un double mouvement, à la fois de déprise (des contraintes) et d’emprise (en vertu de nouvelles dispositions) ; autrement dit de se prémunir d’une distance et d’une instrumentation capable d’aménager pour soi et d’autres de nouvelles relations signifiantes, de nouvelles boucles opérationnelles :

Une politique d’autogestion, assortie d’un militantisme analytique (ou d’une analyse militante, comme on voudra), ne pourra donc s’établir qu’à la condition que soient mis en place des instruments de sémiotisation capables de traiter des systèmes de signes sans rester prisonniers des redondances dominantes et des significations de pouvoir((F. GUATTARI, Lignes de fuite, Paris, l’Aube, 2011 [1979-1980], p. 136.)).

Pareillement, nous pourrions reprendre à notre compte l’objectif énoncé par Guattari dans Lignes de fuite, où il souhaitait « chercher à apprécier ce que pourraient être les conditions d’une méthode analytique nouvelle […] qui aurait à faciliter [la] prise en charge collective dans des champs micro-politiques déterminés((F. GUATTARI, Lignes de fuite, op. cit., p. 59.)) ». À condition d’assumer que nos ambitions peuvent être plus grandes, et les chemins menant aux résultats souhaités nombreux. Les appareillages de notre corps mou viseront la rigidité de la machine d’asservissement sémiotique d’État dans l’idée d’opérer des court-circuits aptes à détraquer le programme de surcodage centralisant, de sorte à libérer les flux et fonder le commun en des pôles mineurs.

La guerre et ses pratiques

C’est sur la guerre telle qu’elle se pratique (et se subit) que porteront nos études, et envers l’art de la guerre en tant qu’ascèse martiale, doctrine d’action transpersonnelle et fondement moral de l’être ensemble que s’orienteront nos entraînements.

Pour Carl von Clausewitz, ingénieur intellectuel des guerres de l’ère moderne, « la guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens((C. von CLAUSEWITZ, De la guerre, trad. de l’allemand par J.-B. Neuens, Paris, Astrée, 2014.)) ». Si l’inversion de ce raisonnement peut nous amener à questionner la probabilité du politique en tant que prolongement de la guerre, il apparaît tout de même un peu stérile de s’y attarder trop longuement. Mais certes, on peut concevoir être toujours en état de guerre, celle-ci étant seulement parfois masquée sous les oripeaux de la politique. Avec John Keegan, on s’entendra pour « comprendre que la guerre englobe toujours bien plus que le politique, qu’elle représente toujours l’expression d’une culture, étant souvent génératrice de nouvelles formes culturelles, jusqu’à même devenir, dans certaines sociétés, l’incarnation de la culture elle-même((J. KEEGAN, Histoire de la guerre : du néolithique à la guerre du Golfe, trad. de l’anglais par R. Langer et révisé par A. Bourguilleau, Paris, Perrin, 2014 [1993], p. 32.)) ».

Pourra être interrogé : le casus belli — ou cause pour déclencher et poursuivre une guerre, maintenir des formes de vie guerrières. Historiquement : migrations, appropriation de territoires afin de conserver un avantage compétitif sur des ressources stratégiques, lignages et nobilité jalouse ou revancharde, voire plus simplement héritage guerrier non remis en cause ou stratégie raisonnée de pillage à grande échelle.

Pourront être interrogées : les modis belli — ou manières de guerroyer. Outre l’étude des modalités contemporaines de l’état de guerre, il sera intéressant de s’attarder aux manières ancestrales d’y faire. L’ethnologie est riche de faits surprenants à cet égard. Par exemple : le code guerrier (waiteri) des tribus Yanomamo aux sources de l’Orénoque entre le Brésil et le Venezuela. Considéré comme un « peuple féroce », les Yanomamo exercent néanmoins leurs violences de manière extrêmement régulée, et selon un caractère profondément ritualisé :

La pratique de la violence chez les Yanomamo respecte une échelle soigneusement graduée. On commence d’abord par se frapper la poitrine, puis on lutte avec des bâtons, des lances et on finit par l’attaque de village à village. Le premier stade a généralement lieu lors des fêtes entre villages et oppose des habitants de villages différents. Cela commence par des accusations de lâcheté ou des demandes excessives en échange de produits, d’aliments ou de femmes. Le processus est invariable : après que les combattants ont pris des hallucinogènes pour entretenir leur combativité, un homme s’avance et se frappe la poitrine. Un représentant de l’autre village relève le défi et s’avance également pour saisir son adversaire et lui donner un coup violent dans la poitrine. Habituellement, ce dernier ne bronche pas pour témoigner de sa résistance et peut encaisser jusqu’à quatre coups avant de réclamer son tour. Le combat se poursuit alors coup par coup jusqu’à ce que l’un des adversaires renonce ou que tous deux soient trop épuisés pour poursuivre. Dans ce cas, ils peuvent encore continuer en se donnant des coups avec le plat de la main, ce qui met rapidement fin au combat lorsque le vaincu est hors d’haleine. Après quoi, si le combat a été convenu d’avance, les deux adversaires se balancent en psalmodiant une mélopée, se jurant une éternelle amitié((J. KEEGAN, Histoire de la guerre, op. cit., p. 161-162.)).

Devra être considérée : la res militaris — ou les stratégies militaires et les traités sur l’art de la guerre. Outre Clausewitz déjà évoqué, on s’attardera à l’art de la guerre orientale de Sun Tzu((SUN TZU, L’art de la guerre. Disponible en ligne : <http://www.lartdelaguerre.net/>.)), qui présente une pensée formée dans l’idée de fonder une assise intellectuelle unique sur laquelle devait reposer à la fois les activités de l’armée chinoise et la théorie politique de l’époque (VIe siècle av. J.-C.). Pour Sun Tzu, tout l’art de la guerre est basé sur la duperie et la ruse, une vision qui rejoint certaines stratégies pratiquées dans l’antiquité grecque. Selon Polybe (c. 208-126 av. J.-C.), général, stratège et historien émérite de la Grèce post-alexandrine, la méthode la plus rapide pour prendre une fortification consistait à exploiter l’orgueil des défenseurs ou à obtenir un effet de surprise. Et l’épisode du cheval de Troie que relate Homère dans l’Odyssée nous enseigne que la traîtrise et le stratagème pouvaient aussi fournir d’intéressants résultats.

Ne pourra passer sous silence : l’ordinatio armes — ou les modes d’organisation économique et hiérarchique des états et groupements armés et leurs formes et modes opératoires inhérents. Historiquement (et grossièrement) : d’une part, des cavaleries nomades et sans scrupules opérant des raids et des invasions plus ou moins durables tout au long de l’époque trouble des migrations successives en provenance des steppes ; face à, d’autre part, des corps d’infanterie lourde stationnés en garnisons dans les villes fortifiées devant sécuriser des plaines agraires et ses paysans sédentarisés depuis le néolithique tardif. Aujourd’hui, ces modes perdurent, même métamorphosés, mais d’autres s’y adjoignent, telle la guerre virtualisée, par interface interposées, à l’aide de drones opérant des « frappes chirurgicales » commandées à distance((Cf. G. CHAMAYOU, Théorie du drone, Paris, La fabrique, 2013.)).

Nécessitera enfin d’être approfondi : le carminis bellum — le charme, l’attrait qu’exerce la vie guerrière sur l’imagination — principalement masculine ; les formes culturelles implantées du courage, de la détermination, du sacrifice, de la vertu du combattant ; la culture de soumission et d’abnégation à un ordre hiérarchique puissant. En n’en pas douter, certain·e·s trouveront un intérêt à étudier ces phénomènes culturels au regard des études féministes et postcoloniales.

Des Yanomamis de villages différents combattent pour déterminer leur force et évaluer les possibilités d'alliances. Crédit photo : Napoleon Chagnon, c. 1960.

Des Yanomamo de villages différents combattent pour déterminer leur force et évaluer les possibilités d’alliances. Crédit photo : Napoleon Chagnon, c. 1960.

Le jeu et ses formes

En ouverture de The Ambiguity of Play (1997), Brian Sutton-Smith rappelle l’importance du jeu en tant que phénomène fondamental de l’activité humaine (mais pas seulement), phénomène dont les ramifications s’étendent dans pratiquement toutes les sphères de la société. Cette omniprésence du jeu et la diversité de ses formes impliquent, paradoxalement, une immense difficulté à le conceptualiser clairement. Différentes disciplines, académiques ou non, développent des intérêts distincts en ce qui a trait au jeu. Dans la sphère académique, certains chercheurs étudient le corps, le comportement, l’expérience, la pensée ou le langage, tandis que d’autres s’intéressent aux individus ou aux groupes, à l’organisation et aux interactions sociales, à la tradition, aux arts ou à la création artistique. Dans tous ces secteurs du savoir, dont les disciplines n’en finissent pas de se spécialiser((Dans la sphère académique, les « disciplines » peuvent être définies comme « des ensembles d’énoncés qui empruntent leur organisation à des modèles scientifiques, qui tendent à la cohérence et à la démonstrativité, qui sont reçus, institutionnalisés, transmis et parfois enseignés comme des sciences », suivant M. FOUCAULT, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1969, p. 241.)), les chercheurs qui y œuvrent ont en commun de pouvoir employer, dans un vocabulaire établi ou parfois plus marginalement, le mot « jouer » pour décrire ou définir leurs observations. Aussi, force est d’admettre que la diversité de ce que le terme recoupe rend l’exercice de conceptualisation du phénomène d’autant plus ardu que personne ne s’entend non plus sur ses finalités. Certains conçoivent le jeu comme une activité foncièrement transitive, tandis que d’autres la jugent rigoureusement improductive, autotélique, voire stérile.

Les biologistes, les psychologues, les éducateurs et les sociologues s’entendent pour reconnaître la valeur adaptative du jeu et les différentes manières par lesquelles il peut contribuer au développement et à l’épanouissement de l’individu et, de manière générale, à la socialisation de l’espèce. Certains théoriciens de la communication, quant à eux, reconnaissant volontiers que les animaux comme les humains s’adonnent à divers jeux, et considèrent l’activité ludique comme une forme de métacommunication ayant précédé l’apparition du langage dans le cours de l’évolution. Les sociologues pourront faire valoir que le jeu est un système social dont les règles sont constamment manipulées à la guise et dans l’intérêt de ceux qui détiennent un ascendant sur l’ensemble social. Les mathématiciens manifestent quant à eux un intérêt marqué pour les jeux de guerre et de chance, élaborant à partir d’eux (et pour eux) de complexes systèmes statistiques et de calcul des probabilités, mais s’adonnent aussi avec un plaisir byzantin aux jeux les plus abstraits que permettent d’explorer les nombres et leurs combinaisons algébriques tendant vers l’infini. Les anthropologues scrutent les relations existant entre les rituels et les jeux tels qu’ils sont à l’origine des diverses coutumes dans toutes les civilisations de ce monde. Dans tous les champs de l’art, et a fortiori peut-être au sein des études littéraires, l’on conçoit traditionnellement le jeu comme une force, une source majeure de création. Les spécialistes des différentes mythologies évoquent souvent le jeu comme étant la sphère d’activité des dieux tandis qu’en physique, il est parfois assimilé au chaos et à l’indétermination de la matière, aux problèmes que pose l’infini. Les psychothérapeutes font parfois appel au jeu afin d’établir leurs diagnostics et tâcher de calmer certains conflits internes chez leurs patients. Enfin, les ludologues comme les dilettantistes reconnaissent au jeu les qualités indéniables que procure son expérience : intrigue, plaisir, relaxation, fuite, etc.((Ce panorama abrégé des diverses conceptions du jeu conçues selon les disciplines académiques est repris de, mais non limité à B. SUTTON-SMITH, The Ambiguity of Play, Cambridge (MA) & Londres, Harvard University Press, 1997, p. 6-7.))

À n’en pas douter, les multiples usages du terme et les variétés quasi infinie de pratiques que recouvre le jeu, bien qu’ici à peine évoquées, mettent en évidence l’ambiguïté du phénomène et « l’élasticité de la signification »((G. RYLE, « Philosophical Arguments », dans Collected Papers, vol. 2, Londres, Hutchinson, 1971, p. 206.)). Suivant Sutton-Smith, on peut découper le complexe d’activité ludique (qui inclut les jeux dits sérieux) en sept grands ensembles rhétoriques : 1) la rhétorique du jeu comme progrès, 2) la rhétorique du jeu comme destin (fate), 3) la rhétorique du jeu comme puissance/pouvoir (power), 4) la rhétorique du jeu comme identité, 5) la rhétorique du jeu comme imaginaire, 6) la rhétorique du jeu de soi, 7) la rhétorique du jeu comme frivolité. Chacune des rhétoriques que propose Sutton-Smith consigne une manière générale de penser le jeu à l’intérieur de systèmes symboliques plus vastes — politique, religieux, social, éducatif —, seuils de construction du sens d’une culture donnée. Ces catégories, puisqu’elles sont constituées à partir d’ensembles discursifs, d’usages rhétoriques, ne sont pas mutuellement exclusives. Il y a maintes façons de parler d’un même jeu, d’un même type ou d’une même forme de jeu ; qu’une forme de jeu donnée ne soit véhiculée que par une et une seule de ces rhétoriques serait étonnant.

Duel au sabre de bois entre deux samouraïs au cours d'un combat amical.

Duel au sabre de bois entre deux samouraïs au cours d’un combat amical.

Dans la perspective d’analyse des pratiques de la guerre qui est la nôtre, c’est à la rhétorique du jeu comme puissance/pouvoir qu’il convient de s’attarder plus particulièrement. La rhétorique du jeu comme puissance/pouvoir (power) relève le plus souvent de la sphère des sports, du domaine de l’athlétisme, des concours et tournois de toutes sortes, et engendre ou enserre inévitablement une certaine violence, à plus ou moins grande échelle et sous divers rapports. Ainsi d’après le champion russe Gary Kasparov n’y a-t-il pas de sport plus violent que les échecs. À cet égard, le conseil de cet autre maître échiquéen qu’est Xavier Tartakover, austro-polonais celui-là, se révèle précieux : il vaut mieux, dit-il, sacrifier les pièces de l’adversaire. Il n’y a pas de stratégie guerrière plus élémentaire que celle-là. Par cette rhétorique, le jeu s’impose en tant que représentation des conflits qui divisent (des individus, des peuples) et s’impose donc également comme une manière de fortifier le statut de ceux qui contrôlent le jeu, ou de ceux qui en sont les héros. « Toute victoire représente, c’est-à-dire réalise pour le vainqueur le triomphe des puissances du bien sur celles du mal, le salut du groupe qui l’obtient. Il s’en suit que le pur jeu de hasard peut, au même titre que les jeux de force, d’adresse ou d’ingéniosité, revêtir un sens sacré, et signifie et détermine donc des activités divines((J. HUIZINGA, Homo Ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu, Paris, Gallimard, 1951 [1938], p. 88.)) », écrit Huizinga au cours d’un développement de sa pensée en ce qui a trait aux relations du jeu au sacré. Sans devoir pousser le raisonnement jusque là, on reconnaîtra sans difficulté l’importance démesurée qu’ont pris les grands affrontements échiquéens entre Américains et Soviétiques au cours la Guerre froide. Il s’agissait évidemment alors d’assurer la suprématie (intellectuelle, stratégique) d’une nation, d’un bloc sur l’autre ; non pas tant de s’arroger la sympathie des dieux que de satisfaire le seul culte de la suprématie du pouvoir. Ainsi s’éclaire ce passage dans La défense Loujine de Vladimir Nabokov : « Ce n’est pas pour s’amuser qu’il joue aux échecs : il célèbre un culte((V. NABOKOV, La défense Loujine, trad. du russe par G. Cannac & R. Caccac, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1991 [1930], p. 73.)). »

D’une manière paradigmatique, plus encore peut-être que les échecs — même si ceux-ci « sont et restent toujours un combat, un combat intégral comme la boxe, la lutte ou un autre sport, et où il doit y avoir un vainqueur et un vaincu((Paroles attribuées au maître d’échecs allemand Emil Josef Diemer.)) » —, les Olympiques, antiques et modernes, répondent de manière évidente de cette rhétorique à la fois belliqueuse et triomphaliste, pacificatrice et oppressante. Des olympiades ont eu lieu chez les Grecs et les Romains au moins à partir du XVIIIe siècle av. J.-C., et ce jusqu’au Ve siècle ap. J.-C. Seuls les citoyens grecs masculins (et riches) pouvaient y prendre part. Fait d’importance : les jeux imposent une trêve dite « olympique » qui n’a pas le pouvoir de faire cesser les guerres, mais qui permet néanmoins à tous les athlètes et spectateurs de traverser librement (et sans danger) des zones de conflits armés((W. DECKER & J.-P. THUILLIER, « La proclamation de la fête et la trêve », dans Le sport dans l’Antiquité, Paris, Picard/Antiqua, 2004, p. 85 sq.)). D’autre part, les champions sont reconnus sur l’ensemble du territoire « civilisé » comme de véritables héros et accueillis avec les plus grands honneurs à leur retour dans leur cité. À compter du Ve siècle av. J.-C., ils sont réputés être des athlètes professionnels endossant les couleurs de leurs cités respectives((V. VANOYEKE, « Le professionnalisme sportif antique », dans La naissance des Jeux olympiques et le sport dans l’Antiquité, Paris, Les Belles Lettres, 1992, p. 78-80.)) — ce qui n’est pas sans susciter une nouvelle source de conflits. L’Olympisme moderne fonctionne selon cette même logique. Pierre de Coubertin, l’a « rénové » en 1894 en fondant le Comité international olympique (CIO), encore aujourd’hui en activité, mais la version moderne ne diffère pas beaucoup, pour l’essentiel, da la version antique. La Charte international olympique de 1908, basée sur les règles écrite par de Coubertin lui-même en 1899, mentionne dès le premier chapitre qu’un des aspects inhérents au rôle du CIO consiste à valoriser la non-discrimination dans un souci d’égalité entre les hommes et les femmes en vue d’un développement durable. Ainsi retrouve-t-on cette même dynamique pacificatrice propre aux compétitions sportives cathartiques. En revanche, dans ses mémoires, de Coubertin avoue être un « colonial fanatique((P. de COUBERTIN, Mémoires, Archives du CIO, 1936.)) » qui envisage le sport comme un outil de « disciplinisation des indigènes((P. de COUBERTIN, « Projet de colonisation sportive, 1930 », dans P. BONIFACE, JO politiques, Paris, J.‑C. Gawsewitch Éditeur,‎ 2012.)) ». Et encore : « Les races sont de valeur différente et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance((Y.-P. BOULONGNE, La Vie et l’œuvre pédagogique de Pierre de Coubertin : 1863-1937, Montréal, Leméac,‎ 1975.)). » Ainsi se reconnaît l’autre pendant de la pacification : celui qui impose la « paix » impose avec elle sa domination — « Le vainqueur dispose de la vie du vaincu((R. BOLAÑO, Le Troisième Reich, trad. de l’espagnol (Chili) par R. Amutio, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2013 [2010], p. 345.)). »

La rhétorique du jeu comme puissance/pouvoir, estime Sutton-Smith, est aussi ancienne que la guerre et le patriarcat et constitue de ce fait un « anathème » à plusieurs théories moderne qui conçoivent le jeu en tant qu’activité exclusivement ludique, ou du seul point de vue du développement cognitif et psychosocial. « [Le jeu] n’est pas une tâche, écrit Huizinga. Il s’accomplit en “temps de loisir”. Ce n’est que lorsque le jeu devient fonction de la culture que les notions d’obligation, de tâche, de devoir s’y trouvent associés((J.HUIZINGA, Homo Ludens, op. cit., p. 24.)). » Néanmoins, un exemple que reprend Gregory Bateson de l’anthropologue britannique Alfred Radcliffe-Brown dans Vers une écologie de l’esprit me paraît pouvoir illustrer la conjonction, sage au demeurant, des deux aspects de cette même rhétorique, à la fois belliqueuse et loisible : « Aux îles Andaman, écrit-il, la paix est conclue après que chaque partie a laissé à l’autre la liberté cérémoniale de lui porter un coup((G. BATESON, Vers une écologie de l’espritt. I, trad. de l’anglais par F. Drosso, L. Lot & E. Simion, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 1977 [1972], p. 252. Bateson reprend l’exemple de A. R. RADCLIFFE-BROWN, The Andaman Islanders, Cambride, Cambridge University Press, 1922.)). » Et les Yanomamo, comme on l’a vu, psalmodient l’amitié scellée par la guerre hallucinée qu’ils doivent se faire parce qu’elle est inscrite dans leur héritage culturel comme une valeur supérieure par laquelle opèrent l’organisation et la cohésion sociales.

On voit donc que la guerre, loin de se limiter à l’activité honnie qu’une certaine gauche a souvent trop vite fait de marginaliser pour mieux n’y pas réfléchir, constitue de manière polymorphe, toujours renouvelée, un des piliers culturels de toutes les sociétés humaines, historiques comme actuelles. En ce sens, il convient de s’y attarder avec attention, de tirer les leçons qui sont les siennes et de jouer contre elle les apprentissages qu’elle peut offrir.

Formes des entraînements à venir

Nos entraînements à venir seront organisés en fonction de l’étude d’un corpus guerrier relatif aux aspects du domaine de connaissance précédemment décrit. Des textes seront soumis collectivement, puis lus, annotés, commentés et discutés. Une bibliographie préliminaire a déjà été constituée à titre d’embrayage. Toutes les formes d’action de notre corps dans l’espace public seront envisageables suivant ses interprétations, ses désirs, le contexte qui sera le sien et tout autre paramètre afférent. Cela dit, la visée de nos entraînements doit d’abord être transformative à l’échelle de l’expérience personnelle : ils répondent d’un souci de soi, d’une éthique individuelle — mais on sait ce que le personnel doit au transindividuel. On reconnaîtra d’ailleurs qu’il s’agit surtout, pour notre faction, de collectiviser une forme d’autodidactisme (ou auto-instruction) qui, par nécessité, doit mobiliser les corps devant être instruits((« Un signe, un texte, une culture ne peuvent exister qu’en présence d’autres signes, textes, cultures, et doivent être précédés par d’autre signes, textes, cultures. » M. LOTMAN, « Umwelt and semiosphere », Sign System Studies, vol. 30, no 1, 2002, p. 33‑40, spéc. 35 (je traduis).)).

Parce qu’il est de première importance de développer nos savoirs sur d’autres plans que celui de la seule abstraction intellectuelle, de maîtriser des formes d’action et de coopération plurielles, de savoir jouir de toutes nos fonctions sensitives et de la joie qu’entraîne leur syntonisation collective, nos entraînements à venir seront également constitués d’une part de pratique des jeux. Outre les échecs, un recours classique et envers lequel j’estime que l’on peut, au moins dans un premier temps, garder nos distances, on pourra s’intéresser au Jeu de la guerre développé par Guy Debord et breveté en 1965 (les règles ont été rééditées en 2006 chez Gallimard((G. DEBORD & A. BECKER-HO, Le Jeu de la Guerre, Paris, Gallimard, 2006.))).

Schéma de départ et mouvements principaux de la partie à l’origine du livre Le “Jeu de la Guerre”, d'après Alice Becker-Ho et Guy Debord.

Schéma de départ et mouvements principaux de la partie à l’origine du livre Le “Jeu de la Guerre”, d’après Alice Becker-Ho et Guy Debord.

Mieux : on pourra développer une compétence au jeu de Go, qui est un des plus vieux jeu de table au monde. D’origine chinoise, il se présente des plus simplement : un plateau de 19×19, un ensemble de pierres noires et un ensemble de pierres blanches. Ses règles sont assez simples, mais sa pratique est, elle, assez compliquée. Quant à la maîtrise que l’on peut en avoir, comme la perfection, une vie ne suffit pas pour l’atteindre, mais deux n’y feraient guère mieux. Ayant transité au VIIIe siècle par le Japon, où il connût un important succès à la cour de l’Empereur parmi les nobles, la pratique du go se généralisa parmi les samouraïs qui le considéraient comme entraînement en bonne et due forme à la stratégie militaire. Le jeu comporte en effet une importante dimension stratétique. La culture du go est vaste : le jeu mobilise tout un imaginaire, et avec lui un vocabulaire précis. Par exemple : un tesuji (手筋) est un coup astucieux, une tactique du jeu de go. Tesuji est un mot dérivé de suji (筋), qui signifie « ligne de jeu ». Le tesuji est un des aspects importants du jeu dans lequel un joueur expert montre son habileté à anticiper les coups de l’adversaire. Tsumego (詰碁) est un terme japonais du jeu de go qui désigne un problème de « vie et mort ». Ce sont des exercices en situation de jeu où un coup peut être fatal au joueur ou, au contraire, lui permettre de rester en vie. Les tsumegos ont déjà été très populaires (et le demeurent dans une certaine mesure) et constituaient un peu ce que sont aujourd’hui nos sudokus. La maîtrise du go passe par une pratique assidue, mais aussi par l’assimilation de nombreux tesuji et fuseki, qui sont des lignes de conduite (d’ouverture) dont le cours est le plus souvent guidé par des proverbes, dont voici sans doute un des plus éloquents: « Un bon coup pour mon adversaire est un aussi un bon coup pour moi ». Et sur le jeu lui-même : « Le monde est un jeu de go dont les règles ont été inutilement compliquées. »

Goban (plateau de go) à l'échelle vivante, en Chine.

Goban (plateau du jeu de go) à l’échelle humaine, en Chine.

Enfin, rien n’exclut la possibilité que nous ayons envie de développer nos propres jeux — ce qui, évidemment, est extrêmement souhaitable et d’aucune manière futile. Comme l’a dit Bourdieu, qui n’est pas le dernier des parvenus, « l’image du jeu est sans doute la moins mauvaise pour évoquer les choses sociales((P. BOURDIEU, Choses dites, Paris, Minuit, 1980, p. 80.)) ». Aussi, une importante constante dans l’activité de l’Internationale situationniste était « le jeu permanent », comme le font remarquer les auteurs de l’ouvrage publié à l’occasion de l’exposition Guy Debord. Un art de la guerre présentée à la BNF du 27 mars au 13 juillet 2013 :

Le jeu permanent est d’abord une manière de vivre et d’échapper à l’esprit de sérieux dont on aurait tort de taxer les jeunes situationnistes : au fondement même d’un rapport dialectique au monde, où tout doit être renversé si l’on veut tout reconstruire, il implique de prendre ses distances avec les conventions sociales en vigueur, et de viser leur renversement définitif. Marqué par la lecture de l’essai sur la fonction sociales du jeu du médiéviste néerlandais Johan Huizinga, l’homo ludens situationniste fonde son rapport aux autres sur le plaisir du jeu et sa potentialité subversive. Grâce au jeu permanent, Guy Debord entend par ailleurs porter l’assaut là où le spectacle se montre le plus efficace pour aliéner les consciences : dans la société des loisirs qui prospère après-guerre. Il s’agit de reprendre au spectacle ce qu’il a lui-même dérobé et figé sur les écrans de cinéma, le papier glacé des magazines, ou dans les luna-parks : le jeu, l’aventure, la joie((E. GUY & L. LE BRAS (dir.), Guy Debord : un art de la guerre, Paris, Gallimard & Bibliothèque nationale de France, 2013. p. 94.)).

Créer des jeux, c’est questionner les règles — qui sont des modes de sémiotisation et de sujétion —, tester leurs limites, la possibilité de leur application concrète, et expérimenter la nécessité, parfois urgente, qu’il y a à les renégocier. Ce sont là autant de manipulations qui nourrissent l’art peu sûr de la guerre.

*

C’est, pour l’instant, la formule que j’ai trouvée pour favoriser le partage et le développement d’une pratique de la manipulation des signes qui serait aussi un art de la guerre. Pratique par laquelle, peut-être, pourra frémir un corps au devenir séditieux. Que l’ensemble des Anges, l’ensemble des Bienheureux, que les miliciennes et miliciens((CNRTL, « milice ». En ligne : <http://www.cnrtl.fr/definition/milice>.)) se sentant l’esprit combatif joignent les rangs de cette Faction R afin que l’on pratique ensemble cet art de la guerre nouveau. Petit commando, nous n’entretiendrons pas l’espoir d’atteindre un jour le repos du guerrier.

 


Voir également :