Laboratoire de résistance sémiotique

La ligne du temps

La sémiologie saussurienne nous a habitué à retrouver sur le plan discursif des approches synchroniques, où l'on observe l'état d'une langue à un moment précis de son évolution, et des approches diachroniques, où il s'agit plutôt d'en retracer les variations dans le temps. Ces points de vue employés pour l'étude des phénomènes linguistiques ont toutefois été transposés pour l'étude des productions gestuelles et visuelles dans le domaine de l'histoire de l'art, du théâtre et de la danse: la distinction entre langage, langue et parole, réalisée par Saussure, invite en effet la reconnaissance des langages visuels et gestuels, de leur pratique et leurs énoncés, par les sujets. La théorie du genre propose une approche critique des interactions entre ces langages et leurs normes pour en reconnaitre les combinatoires propres aux sujets, ainsi que leur droit de s'autodésigner en regard des catégories plus normatives habituellement employées pour penser l'identité et l'orientation sexuelle, par exemple. Cette précision devient parfois nécessaire dans l'étude d'une représentation dansée, théâtrale ou filmique, afin de discerner les gestualités propres au rôle de celles de l'interprète.

Sur le plan méthodologique, ces focalisations s'inscrivent par rapport à des conceptions du temps situées. La classification de ces études se réfléchit dans une perspective disciplinaire, selon que l'on se retrouve chez Dewey ou à la Library of Congress, mais aussi à travers un référencement informatique où les mots-clefs permettent l'accès au site des données d'un article ou d'un autre. Ces textes sont souvent abordés, lors de la lecture, à partir d'une perspective chronologique: ce texte précède celui-ci, celui-là succède à ce dernier. Une approche chronologique permet ainsi de dégager des savoirs supplémentaires des textes produits par les chercheur.e.s, des informations contextuelles, principalement. Elle présente toutefois les limites liées à plusieurs chronologies en usage. Que l'on emploie un mode de datation dont le point de référence central est la naissance de Jésus-Christ, ou la notion plus laïque d'«ère commune», les études anthropologiques et ethnographiques, dans leur recontextualisation de l'historicité de certains peuples en regard de leur propre chronologie, de leur propre histoire donc, ménagent une violence symbolique certaine. L'attention nécessaire à porter aux gestualités traditionnelles invite à penser les frontières gestuelles du métissage et les rapports interculturels dans une perspective post-coloniale. Pour cela, il est nécessaire de rapprocher les conceptions du temps et les modes d'organisation de la temporalité de manière à en lire les distinctions. La propriété discriminante entre un mode de représentation calendaire et un autre, expliquant le passage de l'un à l'autre, a souvent été sa précision quant à sa capacité à mesurer l'année, à s'ajuster de manière à conserver sa valeur d'usage social; c'était aussi l'occasion pour la culture dominante de s'affirmer. En effet, même si le compte des jours repose sur les cycles lunaires, solaires ou luni-solaires, que le jour commence à l'aube ou au crépuscule, la nature de la convention en vigueur révèle les lieux de pouvoirs présents ou passés et masque encore trop souvent la réalité des espaces où ils ont court. La datation à laquelle on se référait encore dernièrement par le calendrier ou la presse, par l'almanach, est maintenant rattachée aux paramètres informatiques d'horodatation, non sans imposer la norme du temps universel coordonné.

En plus d'encourager une certaine lecture de l'histoire dont on ne retiendra que les récits transmis par une frange de ses acteurs, la chronologie partage le familier et l'étranger, encourage ou impose la reconduction de pratiques issues de civilisations préexistantes à l'état de nos structures socio-politiques contemporaines. Cela, car leur transmission voyage par un espace perçu comme continu, bien que cette continuité soit rendue telle par l'invisibilisation des aspérités que représentent les cultures non-occidentales. La centralité revendiquée par l'Occident ne saurait être reconnue depuis un ancrage théorique allochtone critique. L'acclimatation des colons français, le métissage ayant eu cours, l'ensauvagement dont les instances religieuses accusent les voyageurs, tout ceci concourt d'une culture niée par la formation intellectuelle universitaire encore en place dans bon nombre de programmes d'études et de cours. La poursuite de ces temporalités coloniales est impossible à passer sous silence: l'activité universitaire québécoise doit pouvoir s'autonomiser de la production théorique européenne, revendiquer ses ancrages américains, et faire valoir sa spécificité propre. La saisonnalité québécoise nécessite une acclimatation à laquelle les discours doivent se confronter eux aussi.  À une certaine époque, l'accès à l'éducation francophone était le privilège des membres du clergé ou d'une élite financière, le calendrier académique qui supplante encore aujourd'hui les temporalités paysannes nécessaires à l'autonomie d'une production alimentaire reconduit cette partition classiste en empêchant d'adjoindre à l'activité intellectuelle une activité agricole. L'activité intellectuelle contraint les géopoétiques à s'inscrire dans une intertextualité de discours plutôt que de participer du quotidien vécu. Sans cet ancrage, cet accès à une alimentation traditionnelle, le poids de l'occupation colonialiste du territoire augmente, l'apport alimentaire repose sur l'exploitation agricole délocalisée, sur l'offre commerciale des produits. L'aliment s'artificialise, se détache de son territoire de culture, de ses conditions de croissance. La temporalité des réseaux tropiques disparait et nos habitudes de consommation se privent de la connaissance nécessaire au choix éclairé en matière alimentaire. Le discours interculturel souffre aussi de la mise à la marge des modes d'organisation temporelle propres aux nations autochtones, aux forces coloniales, aux immigrant.e.s et à leurs ancêtres. Le panceltisme qui agit en contrepartie aux représentations calendaires romaines, lesquelles recouvrent les calendriers grecs leur préexistant, en proposant un calendrier celtique rattaché à une pratique de la temporalité distincte, réunit ainsi le colon irlandais, écossais, anglais ou français, dans un ensemble politique et culturel préexistant à un ensemble d'autres événements politiques ayant conduits la colonisation du territoire américain et la perpétration des violences coloniales encore en vigueur. Ce fond culturel agit à titre d'arrière-plan sur lequel s'opèrent les politiques d'assimilation et la pénétration de l'hégémonie culturelle américaine. L'informulé de la culture québécoise, excentrée de sa francité, métissée et polémique, inviterait une déconstruction critique de cette hégémonie pour retrouver la synchronie coloniale, la mutation des frontières entre les colonies sous la succession des guerres et alliances, afin de retracer l'urbanisation progressive américaine jusque dans sa banlieusardisation récente.

Le bilinguisme officiel canadien n'a pas à faire de la diglossie de l'anglais et du français la responsable de l'occultation des langues des nations autochtones, de manière à institutionnaliser les activités culturelles et leurs instances, de s'en accaparer l'économie à partir d'une politique subventionnaire. Il est important de pouvoir réaliser une lecture du territoire et des transformations rattachées à l'implantation des populations à travers le temps, de pouvoir tracer l'évolution toponymique, et d'en dégager une conscience historique appropriée.

Le refus de certain.e.s professeur.e.s de réaliser une contextualisation appropriée de l'historicité américaine perpétue une violence coloniale inexcusable.  Il n'est pas possible d'employer une chronologie unique pour penser le vivre ensemble qui soit centrée sur la norme européenne, il n'est pas possible de forcer la communalité interprétative, si ce n'est qu'en reconnaissant la part de violence revêtue par la perspective historique adoptée. Ce n'est qu'à ce prix qu'une sémiologie critique, diachronique, pourrait persister en retraçant dans sa langue: lettre, syntaxe, lexique, étymologie des termes... en somme, la diffusion culturelle ayant eu court.