Laboratoire de résistance sémiotique

Faction R : naissance de la subversion

Le Laboratoire de résistance sémiotique a connu une première année (2013-2014) faste. Le projet a été structuré comme une autoroute multivoies. Chacun·e était libre de s’engager sur la voie rapide et de prendre la sortie qui lui semblait la plus opportune. Les carnets de recherche démontrent assez bien la diversité des postures, des intérêts de recherche et des approches qui existent entre les différentes actrices et acteurs ayant proposé et pris part aux activités du Laboratoire.

La structure du Laboratoire, telle qu’elle a été définie à l’origine en commun, permettait à chacun·e de conserver une grande part de liberté dans la définition de sa relation aux autres chercheuses et chercheurs ainsi qu’envers les différents postes d’engagements pouvant être comblés pour animer « l’entité Laboratoire ». Le pluralisme et le libéralisme ont été valorisés.

Récapituladhibitoire

Il était à l’origine nécessaire de se doter d’un lieu de mise en commun, de valorisation et de diffusion du savoir sémiotique depuis le foyer du programme doctoral de sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Cet objectif a été atteint et à rencontré un certain succès, notamment grâce à la tenue du 1er colloque du Laboratoire en septembre 2014, organisé sous la direction de Maxime Plante et Francis Gauvin. L’organisation de plusieurs conférences par Leandro de Oliveira Neris ont attiré des non initié·e·s et parfois suscité des discussions intéressantes. Ces activités visaient à « faire exister la sémiotique » dans les sphères académiques montréalaises et je crois qu’elles y sont parvenues jusqu’à un certain point.

D’immenses efforts ont été déployés par Emmanuelle Caccamo et René Lemieux pour diriger et animer des chantiers de recherche indépendants, dont les ramifications se sont étendus, à partir de l’UQAM, vers d’autres universités : Concordia dans le cas du chantier sur la traduction des humanités ; Bordeaux 3 – Michel de Montaigne dans le cas du chantier sur les métamorphoses des écrans. Dans les deux cas, un questionnement sur la nature de la résistance pouvant s’exercer dans les domaines sur lesquelles ces chantiers portaient leur attention était au cœur de leurs hypothèses de recherche et de leurs orientations. Là s’est manifesté l’autre versant des valeurs qui animaient la création du Laboratoire dès l’origine, soit un certain rapport à la pensée et l’action résistante. Et cette résistance est beaucoup passée, d’abord, par le fait de s’approprier le droit de créer des chantiers de recherche, d’inventer des lieux où la réflexion sémiotique pouvait constituer le point d’entrée de nos considérations pratiques et théoriques sur le savoir.

Le nom du Laboratoire est une proposition conjonctive qui unit ces deux facettes : sémiotique et résistance. Après un an d’activité, il est incontestable que le premier objectif que s’était donné le Laboratoire a été atteint : la sémiotique existe bel et bien, si bien d’ailleurs qu’il semble que la pression, déjà, se relâche. Les deux chantiers initiés l’année dernière n’ont pas été démantelés, mais ils poursuivent leurs activités de manière moins officielle ou ont été mis en veille pour des raisons pratiques.

Le colloque de septembre 2014, surtout, a laissé s’exprimer des disparités d’opinions difficilement conciliables sur l’importance de la critique, irrémédiablement liée à la question de la résistance. J’ai fourni ailleurs des pistes de réflexion à ce sujet. Doit-on faire de la résistance une composante incontournable du Laboratoire ? Le seul fait pour la Laboratoire d’exister ne constitue-t-il pas déjà, en soi, une forme de résistance ? Lorsqu’est venu le temps de définir de nouvelles orientations suite au colloque, aucun accord n’a pu être trouvé. Les liens se sont relâchés, mais la nature diffuse du Laboratoire lui a permis de continuer d’exister. En effet, personne ne le dirige vraiment, personne ne peut donc clore le projet, ou « fermer » le Laboratoire. Si certain·e·s ne se manifestent plus « au nom du labo », ils n’en continuent pas moins de « faire de la sémiotique ». Aussi doit-on se rendre à l’évidence : la sémiotique existe à Montréal en dehors du Laboratoire. Conséquemment, si celui-ci a pour seule mission de « faire exister la sémiotique », cela m’apparaît un projet trop restreint et insuffisamment précis.

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La persistance d’un manque

Depuis l’automne, des discussions informelles dans des corridors, autour d’un café ou d’une bière ont permis de croire qu’une volonté de faire quelque chose avec la Laboratoire subsistait. Faire autre chose, autrement. Éviter le piège du mimétisme institutionnel, surtout. Des suggestions de toutes sortes ont été considérées, mais sans doute pas à leur juste valeur. La plus originale de ces idées était certainement celle de Joséane Beaulieu-April d’organiser une retraite forestière afin de se doter d’un cadre d’expérience collective radicalement différent. Personnellement, j’ai longtemps douté de la possibilité de relancer le Laboratoire dans la direction qui m’apparaissait la plus juste, c’est-à-dire celle d’un militantisme idoine au nom que nous avons donné à ce laboratoire lors de sa fondation. J’oscillais entre l’envie de lancer l’éponge et celle d’inviter à renégocier collectivement notre rapport dans l’optique de renouveler sa pertinence et son potentiel créatif. Cela, je voulais le faire non pour moi seul, mais pour que la communauté parvienne à se doter d’un projet propice au partage du sensible et à la sollicitation intellectuelle.

Il s’agit, en permanence, de travailler l’énonciation collective militante et pas seulement les énoncés produits. L’important est de ne jamais prétendre guider ou interpréter les actions. Quand l’énonciation collective se dérègle, quand le groupe se referme ou prend position de leadership, alors de tels groupes préféreront se dissoudre((F. GUATTARI, Lignes de fuite, Paris, l’Aube, 2011 [1979-1980], p. 85.)) !

Je ressassais interminablement cette idée de Guattari… should I stay or should go ? Surtout, c’est l’aspect antidogmatique de la remarque de Guattari qui m’interpellait : ne pas prétendre guider ou interpréter les actions. D’accord, mais comment concilier le caractère communautaire, la possibilité et la volonté inscrites au cœur même du Laboratoire de faire communauté autour de la sémiotique, et la règle éthique qui veut que rien ne peut contraindre un homme ou une femme sinon que sa croyance profonde en une cause juste telle que l’appréhende sa raison librement exercée ? Comme l’a dit Machiavel, « on ne chemine jamais qu’entraîné par la force de son naturel ». Il manquait à notre communauté un modèle qui puisse susciter la libre adhésion et qui sache éviter l’entropie sclérotique ou la dérive autoritaire.

Une politique d’autogestion, assortie d’un militantisme analytique (ou d’une analyse militante, comme on voudra), ne pourra donc s’établir qu’à la condition que soient mis en place des instruments de sémiotisation capables de traiter des systèmes de signes sans rester prisonniers des redondances dominantes des significations de pouvoir((F. GUATTARI, Lignes de fuite, op. cit., p. 136.)).

Ce modèle, c’est finalement mon collègue Yan St-Onge qui, au détour d’une conversation ordinaire me l’a fourni — un peu malgré lui si j’ai bien compris d’ailleurs. Mirna Boyadjian, doctorante en histoire de l’art, se questionnait sur la vivacité du Laboratoire. Nos réponses ne lui auront sans doute pas parues très enthousiastes. Le rapport est clivé, lui laisse-t-on savoir, aucun consensus n’émerge de nos postures rassemblées. C’est alors que Yan lance, de but en blanc : pour que ça reparte, il faudrait créer des factions à l’intérieur du Laboratoire. La semaine suivante, on en a reparlé. Yan m’a dit que ce n’était pas très sérieux. Je lui ai dit que pour moi ce l’était, ou plutôt que ça pouvait l’être. Le jeu était reparti.

Faction, subversion

Faction, dans le domaine politique : « Groupe se livrant à une activité fractionnelle subversive pour faire prévaloir ses intérêts((CNRTL, « faction ». En ligne : <http://www.cnrtl.fr/definition/faction>.)). » Dans la mesure où notre politeia, la constitution de notre Laboratoire, laisse libre cours à l’exercice de l’ascendant de ses parties prenantes, il s’agit surtout pour la faction d’indiquer une direction, de faire valoir sa pertinence. Activité fractionnelle, elle ne le sera que si d’autres factions voient le jour. Entre temps, elle agira comme point d’attraction des sensibilités. L’appel est lancé. Un groupe résistant dans un groupe résistant : plus qu’une mise en abîme, c’est performatif.

Le groupe agence les sémiotiques, il n’interprète pas, il expérimente((F. GUATTARI, Lignes de fuite, op. cit., p. 224.)).

Il s’agit sans plus attendre d’expérimenter, de reprendre goût à notre méthode sémiotique : la manipulation des signes. Manipulation qui devra servir des fins subversives, militantes, résistantes. Notre ancrage intellectuel doit pouvoir produire un savoir qui sache rayer le lisse, strier le plane, siller à contrecourant, semer brut et fleurir entier. Il s’agit pour la faction dont j’incite à la formation, qui existe du moment où j’en fais mon affaire, de focaliser son attention et de consacrer ses énergies à l’extension du domaine de la sémiotique à celui de la résistance avisée.

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Sémiotique de la résistance

En tant que faction, nous aurons pour tâche de développer une approche de la connaissance des modes sémiotiques de la résistance pratique et théorique. La réflexion portera sur la tactique et le tensif. Il s’agit, pour tout dire, de développer une sémiotique de la résistance.

Quelques pistes pour baliser la reconnaissance de nos affinités factionnaires et indiquer la nature du raisonnement qui s’offre en partage. Foucault, dans La volonté de savoir : « Là où il y a pouvoir, il y a résistance et […] pourtant, ou plutôt par là même, celle-ci n’est jamais en position d’extériorité par rapport au pouvoir((M. FOUCAULT, La volonté de savoir. Histoire de la sexualité tome 1, Paris, Gallimard, 1976, p. 125.)). » La résistance constitue à la fois la condition irréductible du pouvoir et le point à partir duquel peut s’infléchir les conduites. La pensée de Foucault nous invite à considérer le « caractère strictement relationnel des rapports de pouvoir((M. FOUCAULT, La volonté de savoir, op. cit., p. 126.)) », d’où un rapprochement inévitable avec la sémiotique. Le pouvoir n’agit en effet qu’à travers les signes, qui n’ont eux-mêmes d’existence que relationnelle, c’est-à-dire qu’ils n’ont aucune existence réelle sinon que manifestée par ce que les existants se conforment à leur action. Les rapports de pouvoir « ne peuvent exister qu’en fonction d’une multiplicité de points de résistance : ceux-ci jouent, dans les relations de pouvoir, le rôle d’adversaire, de cible, d’appui, de saillie pour une prise. Ces points de résistance sont présents partout dans le réseau de pouvoir((M. FOUCAULT, La volonté de savoir, op. cit., p. 126.)) », explique encore Foucault. Ces points de résistance, loin de se constituer dans un rapport d’opposition strict au pouvoir — comme une certaine vision romantique de la résistance politique pourrait nous le laisser supposer —, sont le mécanisme par lequel peuvent s’éroder les garde-fous d’une interprétation fondée comme vraie (à prétention universalisante). Identifier, investir, travailler de l’intérieur ces points de résistance, cela peut-il constitue un programme d’action subversif ? Encore doit-on considérer la position de Guattari sur cette affaire :

Un mot d’ordre pragmatique ne cherchera […] pas à interpréter, à réorganiser les significations, à composer avec elles ; il postulera qu’au-delà de leurs systèmes de redondances, il est toujours possible de transformer un agencement sémiotique. Il y a là une décision politique première, un axiome premier de la pragmatique : le refus de légitimer le pouvoir signifiant manifesté par les « évidences » des « grammaticalités » dominantes. L’appréciation d’un « degré de grammaticalité » devient alors une matière politique. Plutôt que d’accepter de rester prisonnier de la redondance des calques signifiants, on s’emploiera à fabriquer une nouvelle carte de compétence, de nouvelles coordonnées diagrammatiques a-signifiantes((F. GUATTARI, Lignes de fuite, op. cit., p. 184.)).

L’attention portée à ce que Guattari appelle la sémiotique a-signifiante((Cf. G. GENOSKO, « Banco sur Félix », trad. de l’anglais par C. Degoutin et A. Querrien, Multitudes, no 34, 2008. En ligne : <http://www.multitudes.net/banco-sur-felix-signes-partiels-a/> ; M. LAZARETTO, « Le « pluralisme sémiotique » et le nouveau gouvernement des signes. Hommage à Félix Guattari », Institut européen pour des politiques culturelles en devenir, 2006. En ligne : <http://eipcp.net/transversal/0107/lazzarato/fr>.)) exprime une volonté pour la libération des contraintes interprétatives et la reconnaissance des philums machiniques que nous alimentons. À ce titre, un premier entraînement pourrait correspondre à l’étude du corpus guerrier. Si, d’après Clausewitz, « la guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens((C. von CLAUSEWITZ, De la guerre, trad. de l’allemand par J.-B. Neuens, Paris, Astrée, 2014.)) », alors la guerre n’est-elle pas toujours déjà en cours ? Et si, d’après Sun Tzu, tout l’art de la guerre est basé sur la duperie((SUN TZU, L’art de la guerre. Disponible en ligne : <http://www.lartdelaguerre.net/>.)), alors sur quoi la résistance peut-elle s’ériger ? Ce sont là des questions qui pourront intéresser notre faction dans son rapport à la méthode, tant du point de vue épistémologique que tactique. La manipulation des signes, est‑ce un art de la guerre ?

Sur la mer pleine de signes
pleine de lettres
Perdu au milieu des constellations de signes.
Où aller?
Où aller?
En haut? Mais il y a des signes.
A gauche? Mais il y a des signes.
Devant? Mais il y a des signes.
Partir, puis oublier, mais les rêves sont des signes((J.M.G. LE CLÉZIO, La Guerre, Paris, Gallimard, 1970, p. 87.)).

Se donner de l’espace pour penser sémiotiquement correspond à la visée du Laboratoire ; la Faction R, dont la variable du nom indique qu’elle n’est qu’une itération parmi d’autres possibles, s’avance à proposer une approche, des outils en vue de sa réalisation.

 


Voir également, dans mon carnet :