Laboratoire de résistance sémiotique

Faction R : naissance de la subversion

Le Laboratoire de résistance sémiotique a connu une première année (2013-2014) faste. Le projet a été structuré comme une autoroute multivoies. Chacun·e était libre de s’engager sur la voie rapide et de prendre la sortie qui lui semblait la plus opportune. Les carnets de recherche démontrent assez bien la diversité des postures, des intérêts de recherche et des approches qui existent entre les différentes actrices et acteurs ayant proposé et pris part aux activités du Laboratoire.

La structure du Laboratoire, telle qu’elle a été définie à l’origine en commun, permettait à chacun·e de conserver une grande part de liberté dans la définition de sa relation aux autres chercheuses et chercheurs ainsi qu’envers les différents postes d’engagements pouvant être comblés pour animer « l’entité Laboratoire ». Le pluralisme et le libéralisme ont été valorisés.

Récapituladhibitoire

Il était à l’origine nécessaire de se doter d’un lieu de mise en commun, de valorisation et de diffusion du savoir sémiotique depuis le foyer du programme doctoral de sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Cet objectif a été atteint et à rencontré un certain succès, notamment grâce à la tenue du 1er colloque du Laboratoire en septembre 2014, organisé sous la direction de Maxime Plante et Francis Gauvin. L’organisation de plusieurs conférences par Leandro de Oliveira Neris ont attiré des non initié·e·s et parfois suscité des discussions intéressantes. Ces activités visaient à « faire exister la sémiotique » dans les sphères académiques montréalaises et je crois qu’elles y sont parvenues jusqu’à un certain point.

D’immenses efforts ont été déployés par Emmanuelle Caccamo et René Lemieux pour diriger et animer des chantiers de recherche indépendants, dont les ramifications se sont étendus, à partir de l’UQAM, vers d’autres universités : Concordia dans le cas du chantier sur la traduction des humanités ; Bordeaux 3 – Michel de Montaigne dans le cas du chantier sur les métamorphoses des écrans. Dans les deux cas, un questionnement sur la nature de la résistance pouvant s’exercer dans les domaines sur lesquelles ces chantiers portaient leur attention était au cœur de leurs hypothèses de recherche et de leurs orientations. Là s’est manifesté l’autre versant des valeurs qui animaient la création du Laboratoire dès l’origine, soit un certain rapport à la pensée et l'action résistante. Et cette résistance est beaucoup passée, d’abord, par le fait de s’approprier le droit de créer des chantiers de recherche, d’inventer des lieux où la réflexion sémiotique pouvait constituer le point d’entrée de nos considérations pratiques et théoriques sur le savoir.

Le nom du Laboratoire est une proposition conjonctive qui unit ces deux facettes : sémiotique et résistance. Après un an d’activité, il est incontestable que le premier objectif que s’était donné le Laboratoire a été atteint : la sémiotique existe bel et bien, si bien d’ailleurs qu’il semble que la pression, déjà, se relâche. Les deux chantiers initiés l’année dernière n’ont pas été démantelés, mais ils poursuivent leurs activités de manière moins officielle ou ont été mis en veille pour des raisons pratiques.

Le colloque de septembre 2014, surtout, a laissé s’exprimer des disparités d’opinions difficilement conciliables sur l'importance de la critique, irrémédiablement liée à la question de la résistance. J'ai fourni ailleurs des pistes de réflexion à ce sujet. Doit-on faire de la résistance une composante incontournable du Laboratoire ? Le seul fait pour la Laboratoire d’exister ne constitue-t-il pas déjà, en soi, une forme de résistance ? Lorsqu’est venu le temps de définir de nouvelles orientations suite au colloque, aucun accord n’a pu être trouvé. Les liens se sont relâchés, mais la nature diffuse du Laboratoire lui a permis de continuer d’exister. En effet, personne ne le dirige vraiment, personne ne peut donc clore le projet, ou « fermer » le Laboratoire. Si certain·e·s ne se manifestent plus « au nom du labo », ils n’en continuent pas moins de « faire de la sémiotique ». Aussi doit-on se rendre à l’évidence : la sémiotique existe à Montréal en dehors du Laboratoire. Conséquemment, si celui-ci a pour seule mission de « faire exister la sémiotique », cela m’apparaît un projet trop restreint et insuffisamment précis.

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La persistance d’un manque

Depuis l’automne, des discussions informelles dans des corridors, autour d’un café ou d’une bière ont permis de croire qu’une volonté de faire quelque chose avec la Laboratoire subsistait. Faire autre chose, autrement. Éviter le piège du mimétisme institutionnel, surtout. Des suggestions de toutes sortes ont été considérées, mais sans doute pas à leur juste valeur. La plus originale de ces idées était certainement celle de Joséane Beaulieu-April d’organiser une retraite forestière afin de se doter d’un cadre d’expérience collective radicalement différent. Personnellement, j’ai longtemps douté de la possibilité de relancer le Laboratoire dans la direction qui m’apparaissait la plus juste, c’est-à-dire celle d’un militantisme idoine au nom que nous avons donné à ce laboratoire lors de sa fondation. J’oscillais entre l’envie de lancer l’éponge et celle d’inviter à renégocier collectivement notre rapport dans l’optique de renouveler sa pertinence et son potentiel créatif. Cela, je voulais le faire non pour moi seul, mais pour que la communauté parvienne à se doter d’un projet propice au partage du sensible et à la sollicitation intellectuelle.

Il s’agit, en permanence, de travailler l’énonciation collective militante et pas seulement les énoncés produits. L’important est de ne jamais prétendre guider ou interpréter les actions. Quand l’énonciation collective se dérègle, quand le groupe se referme ou prend position de leadership, alors de tels groupes préféreront se dissoudre1 !

Je ressassais interminablement cette idée de Guattari… should I stay or should go ? Surtout, c’est l’aspect antidogmatique de la remarque de Guattari qui m’interpellait : ne pas prétendre guider ou interpréter les actions. D’accord, mais comment concilier le caractère communautaire, la possibilité et la volonté inscrites au cœur même du Laboratoire de faire communauté autour de la sémiotique, et la règle éthique qui veut que rien ne peut contraindre un homme ou une femme sinon que sa croyance profonde en une cause juste telle que l’appréhende sa raison librement exercée ? Comme l'a dit Machiavel, « on ne chemine jamais qu'entraîné par la force de son naturel ». Il manquait à notre communauté un modèle qui puisse susciter la libre adhésion et qui sache éviter l’entropie sclérotique ou la dérive autoritaire.

Une politique d’autogestion, assortie d’un militantisme analytique (ou d’une analyse militante, comme on voudra), ne pourra donc s’établir qu’à la condition que soient mis en place des instruments de sémiotisation capables de traiter des systèmes de signes sans rester prisonniers des redondances dominantes des significations de pouvoir2.

Ce modèle, c’est finalement mon collègue Yan St-Onge qui, au détour d’une conversation ordinaire me l’a fourni — un peu malgré lui si j’ai bien compris d’ailleurs. Mirna Boyadjian, doctorante en histoire de l’art, se questionnait sur la vivacité du Laboratoire. Nos réponses ne lui auront sans doute pas parues très enthousiastes. Le rapport est clivé, lui laisse-t-on savoir, aucun consensus n’émerge de nos postures rassemblées. C’est alors que Yan lance, de but en blanc : pour que ça reparte, il faudrait créer des factions à l’intérieur du Laboratoire. La semaine suivante, on en a reparlé. Yan m’a dit que ce n’était pas très sérieux. Je lui ai dit que pour moi ce l’était, ou plutôt que ça pouvait l’être. Le jeu était reparti.

Faction, subversion

Faction, dans le domaine politique : « Groupe se livrant à une activité fractionnelle subversive pour faire prévaloir ses intérêts3. » Dans la mesure où notre politeia, la constitution de notre Laboratoire, laisse libre cours à l’exercice de l’ascendant de ses parties prenantes, il s’agit surtout pour la faction d’indiquer une direction, de faire valoir sa pertinence. Activité fractionnelle, elle ne le sera que si d’autres factions voient le jour. Entre temps, elle agira comme point d’attraction des sensibilités. L’appel est lancé. Un groupe résistant dans un groupe résistant : plus qu’une mise en abîme, c’est performatif.

Le groupe agence les sémiotiques, il n’interprète pas, il expérimente4.

Il s’agit sans plus attendre d’expérimenter, de reprendre goût à notre méthode sémiotique : la manipulation des signes. Manipulation qui devra servir des fins subversives, militantes, résistantes. Notre ancrage intellectuel doit pouvoir produire un savoir qui sache rayer le lisse, strier le plane, siller à contrecourant, semer brut et fleurir entier. Il s’agit pour la faction dont j’incite à la formation, qui existe du moment où j’en fais mon affaire, de focaliser son attention et de consacrer ses énergies à l’extension du domaine de la sémiotique à celui de la résistance avisée.

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Sémiotique de la résistance

En tant que faction, nous aurons pour tâche de développer une approche de la connaissance des modes sémiotiques de la résistance pratique et théorique. La réflexion portera sur la tactique et le tensif. Il s’agit, pour tout dire, de développer une sémiotique de la résistance.

Quelques pistes pour baliser la reconnaissance de nos affinités factionnaires et indiquer la nature du raisonnement qui s’offre en partage. Foucault, dans La volonté de savoir : « Là où il y a pouvoir, il y a résistance et […] pourtant, ou plutôt par là même, celle-ci n’est jamais en position d’extériorité par rapport au pouvoir5. » La résistance constitue à la fois la condition irréductible du pouvoir et le point à partir duquel peut s’infléchir les conduites. La pensée de Foucault nous invite à considérer le « caractère strictement relationnel des rapports de pouvoir6 », d’où un rapprochement inévitable avec la sémiotique. Le pouvoir n’agit en effet qu’à travers les signes, qui n’ont eux-mêmes d’existence que relationnelle, c’est-à-dire qu’ils n’ont aucune existence réelle sinon que manifestée par ce que les existants se conforment à leur action. Les rapports de pouvoir « ne peuvent exister qu’en fonction d’une multiplicité de points de résistance : ceux-ci jouent, dans les relations de pouvoir, le rôle d’adversaire, de cible, d’appui, de saillie pour une prise. Ces points de résistance sont présents partout dans le réseau de pouvoir7 », explique encore Foucault. Ces points de résistance, loin de se constituer dans un rapport d’opposition strict au pouvoir — comme une certaine vision romantique de la résistance politique pourrait nous le laisser supposer —, sont le mécanisme par lequel peuvent s’éroder les garde-fous d’une interprétation fondée comme vraie (à prétention universalisante). Identifier, investir, travailler de l’intérieur ces points de résistance, cela peut-il constitue un programme d’action subversif ? Encore doit-on considérer la position de Guattari sur cette affaire :

Un mot d’ordre pragmatique ne cherchera […] pas à interpréter, à réorganiser les significations, à composer avec elles ; il postulera qu’au-delà de leurs systèmes de redondances, il est toujours possible de transformer un agencement sémiotique. Il y a là une décision politique première, un axiome premier de la pragmatique : le refus de légitimer le pouvoir signifiant manifesté par les « évidences » des « grammaticalités » dominantes. L’appréciation d’un « degré de grammaticalité » devient alors une matière politique. Plutôt que d’accepter de rester prisonnier de la redondance des calques signifiants, on s’emploiera à fabriquer une nouvelle carte de compétence, de nouvelles coordonnées diagrammatiques a-signifiantes8.

L’attention portée à ce que Guattari appelle la sémiotique a-signifiante9 exprime une volonté pour la libération des contraintes interprétatives et la reconnaissance des philums machiniques que nous alimentons. À ce titre, un premier entraînement pourrait correspondre à l'étude du corpus guerrier. Si, d'après Clausewitz, « la guerre n'est que le prolongement de la politique par d'autres moyens10 », alors la guerre n'est-elle pas toujours déjà en cours ? Et si, d'après Sun Tzu, tout l'art de la guerre est basé sur la duperie11, alors sur quoi la résistance peut-elle s'ériger ? Ce sont là des questions qui pourront intéresser notre faction dans son rapport à la méthode, tant du point de vue épistémologique que tactique. La manipulation des signes, est‑ce un art de la guerre ?

Sur la mer pleine de signes
pleine de lettres
Perdu au milieu des constellations de signes.
Où aller?
Où aller?
En haut? Mais il y a des signes.
A gauche? Mais il y a des signes.
Devant? Mais il y a des signes.
Partir, puis oublier, mais les rêves sont des signes12.

Se donner de l’espace pour penser sémiotiquement correspond à la visée du Laboratoire ; la Faction R, dont la variable du nom indique qu’elle n’est qu’une itération parmi d’autres possibles, s’avance à proposer une approche, des outils en vue de sa réalisation.

 


Voir également, dans mon carnet :


 

  1. F. GUATTARI, Lignes de fuite, Paris, l’Aube, 2011 [1979-1980], p. 85.  [retour]
  2. F. GUATTARI, Lignes de fuite, op. cit., p. 136.  [retour]
  3. CNRTL, « faction ». En ligne : <http://www.cnrtl.fr/definition/faction>.  [retour]
  4. F. GUATTARI, Lignes de fuite, op. cit., p. 224.  [retour]
  5. M. FOUCAULT, La volonté de savoir. Histoire de la sexualité tome 1, Paris, Gallimard, 1976, p. 125.  [retour]
  6. M. FOUCAULT, La volonté de savoir, op. cit., p. 126.  [retour]
  7. M. FOUCAULT, La volonté de savoir, op. cit., p. 126.  [retour]
  8. F. GUATTARI, Lignes de fuite, op. cit., p. 184.  [retour]
  9. Cf. G. GENOSKO, « Banco sur Félix », trad. de l’anglais par C. Degoutin et A. Querrien, Multitudes, no 34, 2008. En ligne : <http://www.multitudes.net/banco-sur-felix-signes-partiels-a/> ; M. LAZARETTO, « Le "pluralisme sémiotique" et le nouveau gouvernement des signes. Hommage à Félix Guattari », Institut européen pour des politiques culturelles en devenir, 2006. En ligne : <http://eipcp.net/transversal/0107/lazzarato/fr>.  [retour]
  10. C. von CLAUSEWITZ, De la guerre, trad. de l'allemand par J.-B. Neuens, Paris, Astrée, 2014.  [retour]
  11. SUN TZU, L'art de la guerre. Disponible en ligne : <http://www.lartdelaguerre.net/>.  [retour]
  12. J.M.G. LE CLÉZIO, La Guerre, Paris, Gallimard, 1970, p. 87.  [retour]
  • Chers ami-e-s qui avez commenté ici, je vous invite à lire la suite et l'approfondissement de ce projet de faction qui prend forme. Une rencontre sera organisée de manière imminente. En espérant que vous souhaitiez vous joindre aux activités factionnaires : http://resistancesemiotique.org/la-manipulation-des-signes-est-un-art-de-la-guerre

  • Pingback: La manipulation des signes est un art de la guerre - Faction R()

  • Chère Mirna, merci pour ce long commentaire qui fournit autant de pistes que d'encouragements à mettre en oeuvre un programme en bonne et due forme. Oui, des lectures du corpus guerrier me paraissent être propices. J'appelle ça un entraînement. Il faudra s'entraîner. Dans tous les sens du mot. Sinon, tu as très bien vu de quoi il en retourne : un renversement depuis la résistance sémiotique vers une sémiotique de la résistance. L'accent n'est pas mis au même endroit et la raison d'être du Laboratoire s'en trouve modifiée. Partant du principe que la sémiotique, la manipulation des signes, est véritablement un art de la guerre, alors il s'agit non pas seulement de fourbir les armes, mais encore d'inventer — peut-être — une forme de désarmement agressif. Une stupeur.

    • Mirna Boyadjian

      Merci à Viviane et Simon La. pour les commentaires inspirants et à toi Simon, de nous accueillir en poursuivant ta réflexion. C'est vrai que l'inventivité paraît cruciale dans la mesure où elle assure le mouvement et des effets de déplacement porteurs de transformations profondes.

      Peut-être pourrions-nous choisir une pièce et ouvrir l'invitation à un premier cercle ? Tu me diras.
      Amitiés
      Mirna

      • Bien sûr. Je suis en train de préparer un premier entraînement et de faire connaître mon initiative à certain-e-s collègues. Il y aura des nouvelles assez vite. Je te laisserai savoir sans faute. Amitiés réciproques.

  • HUYS

    Bonjour à tous,

    De mon petit coin montagneux de France, en ces temps si troublés pour l'Europe (pas seulement d'ailleurs....), je lis ce texte de Simon à la fois avec plaisir et sans étonnement. Avec plaisir car pour moi l'engagement scientifique et sémiotique existe depuis l'origine sous le signe actif de la résistance : résister face aux représentants de ma discipline n'acceptant pas ce paradigme, résister et "tenir la barre", résister et parler de sémiotique dans mes cours aux étudiants d'histoire de l'art, etc. Car en France il faut savoir résister pour ancrer ses recherches dans deux disciplines à la fois.

    Sans étonnement parce qu'effectivement, la résistance suppose une organisation, une solidarité, une collaboration étroite et la création de factions, en ce sens, pourrait être une réponse pour resserrer des liens qui pourraient se distendre. Car la sémiotique existe à l'UQAM, existe au sein du laboratoire, mais existe aussi ailleurs et parfois de façon déjà "très" résistante..... La vision politique d'une sémiotique agissante constitue pour moi l'un des leviers de ce parti pris. Car des concepts et théories sémiotiques, devraient émerger des modèles d'action. Aussi. Non ? à bientôt à tous, en regrettant parfois l'éloignement.... :) Viviane

    • Chère Viviane, merci pour ce commentaire. Le Laboratoire est né pour de bonnes raisons. La lutte, à l'intérieur des institutions universitaires, est nécessaire. S'en rendre compte est une chose, agir en est une autre, et tenir dans le temps la garde haute n'est pas aisé. C'est l'abdication qui guette; l'ennemi est intérieur. Cela dit, il n'y a pas un temps pour penser et un autre pour agir : tous deux doivent se faire dans le même temps, et sans trop attendre. Là où ma proposition suggère d'aller un peu plus loin, c'est d'envisager non plus de limiter cette lutte à nos institutions académiques, mais de sortir à l'air libre. Faire campagne, et peut-être au retour notre patrie aura-t-elle changée. Je suis contraint d'utiliser un vocabulaire un peu archaïque, mais c'est pour imager notre rapport à l'université. On y décrit (à l'université) la patrie, la nation comme des notions surannées, mais on ne se rend pas compte de nos postures quasi chevaleresques. On ne se gène pas d'ailleurs, souvent, pour faire valoir l'histoire de l'université, ses origines moyen-âgeuses comme une caution, un droit d'existence prolongé. Je crois que tout cela mérite d'être critiqué. Et oui, un modèle d'action doit émerger — mais n'est-il pas constamment, continûment en émergence? La tête à demi sortie de l'eau, un peu toujours en train de se noyer, l'illusion, c'est sans doute de croire approcher de la côte.

    • HUYS

      Merci Simon. Oui je suis dans l'ensemble assez d'accord avec ce que tu écris et comprends ce que tu entreprends. Il faut simplement prendre garde à l'"ennemi intérieur" dont tu parles (si je ne me trompe pas) et ne pas oublier POUR QUELLES RAISONS nous résistons et luttons avec nos propres armes. Au service de qui ? Pour "quoi" faire ? Quant au modèle d'action, s'il est de l'ordre du processus, et en ce sens comme tu l'écris est d'une certaine façon "continument en émergence" il devrait imposer une vigilance face au risque d'immobilisme que pourrait masquer ce que d'aucuns seraient tentés d'appeler une simple agitation scientifique, tout à fait pertinente, mais sans effet. Comment mesurer les effets, justement, de notre pratique résistance dans le champ si vaste de la sémiotique ? S'agit-il seulement de "se regarder" soi, vérifiant si notre niveau de subversion est suffisant ? Et qu'y a-t-il de subversif finalement ici pour l'instant ? Un brin provocatrice, je souhaite seulement apporter ma modeste contribution et alerter sur le risque d'un "effet miroir" : à se regarder on peut finir par ne voir que soi dans son objet. Non ?

      • L'ennemi intérieur dont je parle, c'est la lâcheté de chacun. Et pour faire court, rien n'est encore subversif. Tout est toujours à recommencer. La résistance ne se soutient qu'à cette condition.

  • Simon Labrecque

    J'imagine immédiatement la création d'une Faction C.
    'C' pour colmatage, à partir de ces mots de Gilles Deleuze sur son rapport au travail de Foucault sur la résistance :

    "L’étonnement de Foucault, ce serait plutôt : mais avec tous ces pouvoirs, et toute leur sournoiserie, toute leur hypocrisie, on arrive quand même à résister. Moi, mon étonnement, c’est l’inverse. Ça fuit de partout et les gouvernements arrivent à colmater. On prenait le problème en sens inverse" (dans Deux régimes de fou, p. 261)

    À partir de Foucault également, toujours sur le mode "prendre le problème en sens inverse", la Faction Colmatage s'intéresserait peut-être au renversement du mot de Clausewitz, qui viendrait en vérité avant dans l'histoire politique et qui pose que "la politique est la continuation de la guerre par d'autres moyens."

    C'est en fait sous le signe de cette formule qu'on peut classer plusieurs instances dites "de résistance", ainsi que les savoirs qu'elles produisent : de la révolution anglaise contre les aristocrates normands au nom d'un héritage saxon populaire, jusqu'aux luttes de décolonisation d'aujourd'hui, au Canada par exemple -- l'État est une continuation d'une guerre de colonisation; ou encore la révolution prolétarienne comme guerre de classe que la politique partisane a pour fonction de camoufler, mais qui persiste, etc.
    En posant que c'est "la guerre [qui] est une continuation de la politique", Clausewitz aurait en fait tout simplement participé au colmatage déjà commencé par l'État moderne. Ce colmatage étatique pose que la politique vient avant en créant cette unité ou cet Un par des signes comme totalité qui est menacée d'éclatement, un terrain commun (politique) à partir duquel on peut "être d'accord pour être en désaccord", même si parfois cela va trop loin (la guerre comme exception). En vérité, ce rêve de l'Un est déjà une réaction à la dangereuse croyance en une guerre perpétuelle qui couve.

    Le plus efficace "colmateur", en ce sens, demeurerait "le premier" qui a tenté de rendre impossible (sur le plan rhétorique) le recours à l'argument d'un retour d'une guerre souterraine qui se perpétuerait sous la vie politique faussement apaisée et qu'il faudrait chercher à réactiver : Hobbes, qui si l'on en croit le Foucault de Il faut défendre la société, destinait son Léviathan contre l'idée de réactiver des guerres enfouies, en soulignant que sans l'État, le seul horizon plausible est la guerre civile religieuse, c'est-à-dire : sans fin.

    La Faction Colmatage considérerait peut-être que la résistance est première, mais que ce qu'il faut apprendre à connaître, c'est la façon dont de l'ordre est produit à répétition sur un chaos fondamental. Qu'il s'agisse, sur le mode programmatique, de changer d'ordre ou de retourner au chaos primordial, le savoir du colmatage est essentiel car il est aussi savoir des fuites et de leur modulation.
    S'il faut traduire cette proposition dans le registre deleuzo-guattarien, la Faction Colmatage insisterait pour souligner que le fin mot de Mille Plateaux n'est pas l'appel à une prolifération de lignes de fuites et de schizostratégies nomades, mais plutôt une certaine ascèse : "Ne jamais croire qu'un espace lisse suffit à nous sauver" (MP, p. 625).

    • Cher Simon, merci pour ton commentaire et l'intérêt que tu portes à mon humble proposition. Tu as su rapidement saisir sa portée, sa limite, en proposant des idées pour une nouvelle faction, qui pour moi vient agir surtout comme garde-fou et pense-bête à la fois : se doter d'axiomes ne va pas sans risque. Comme tu le montres, imaginer une autre faction permet de rajuster les a priori de la première (ou disons seulement R, pour ne pas hiérarchiser). Le renversement de la proposition de Clausewitz est à cet effet très enrichissant. L'idée de colmatage met l'emphase sur une réalité politique tout à fait claire à mon sens, et je ne suis pas en désaccord pour dire que dans le domaine de la politique, tout fuit, et ça improvise pour que les canalisations n'implosent pas. L'autre notion sur laquelle tu attires l'attention (et qui découle elle aussi du renversement de la proposition de Clausewitz), c'est celle de guerre sourde, sous-jacente, imminente, qui pourrait sourdre à tout instant, et que l'on doit craindre. Cela va de soi si la politique est vue comme une guerre polie. La politesse a ses limites, et l'insulte guette. Mais je ne suis pas convaincu par cette idée de guerre polie. Poser la guerre ou la paix comme première, comme état de nature, c'est spéculer, et sans fin probablement. Évaluer la pertinence des deux arrangements conceptuels et les croisées de leurs plans me semble juste. Enfin, "ne jamais croire qu'un espace lisse suffit à nous sauver" — ça c'est en plein dans le mille. Pour cette raison même, j'ai un peu l'impression qu'à creuser là où il faut, on retrouve facilement la terre, qui n'est pas encore recouverte d'une couche trop épaisse. On ne prend pas racine dans le béton armé, mais la mousse végétale peut le recouvrir et créer un nouveau terreau.

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