Laboratoire de résistance sémiotique

Poésie et sémiotique: le court-circuit

(Crédit photo: Kurzschluss 12V20A.jpg, © MdE at Wikimedia Commons, CC-BY-SA 3.0)

«La poésie c'est absolument le court-circuit.»

— Ingrid Astier, le 19 octobre 2014 à l'émission Ça rime à quoi sur France Culture.

Partant de l'affirmation de la poète Ingrid Astier qui associe la poésie à un court-circuit, je me suis demandé ce qu'était ce court-circuit de la poésie. Tout d'abord, il faudrait retourner voir ce qu'est le court-circuit:

Connexion accidentelle ou intentionnelle, par une résistance ou une impédance très faible, de deux ou plusieurs points d'un circuit électrique se trouvant normalement à des tensions différentes ; accident plus ou moins grave qui en résulte (interruption du courant, incendie, etc.).

Cette définition du Larousse laisse donc penser que le court-circuit peut être autant accidentel qu'il peut être intentionnel. Déjà, c'est intéressant. La poésie serait-elle un accident? La poésie peut-elle être un accident? De plus, il y a l'idée que cette connexion  s'opère par une résistance très faible. La connexion, qu'on pourrait prendre comme une métaphore de la signification, s'opèrerait grâce à une faible résistance, une faible impédance. Que serait cette faible résistance ou cette faible impédance dans l'énonciation poétique? Certes, on peut faire le constat d'une certaine «faiblesse de la certitude» de la langue poétique face à la langue de la communication. Les mots de la poésie sont peut-être faibles, et c'est ce qui feraient leur force, puisque cette faible résistance permet le court-circuit. Passons à la deuxième définition du Larousse du court-circuit:

Communication pathologique, ou chirurgicale à visée thérapeutique, entre deux cavités ou deux vaisseaux.

Encore une fois, on est bien obligé de prendre l'idée du court-circuit comme une métaphore. Sauf que dans le dernier cas, il est question d'une communication pathologique et d'une visée thérapeutique. La poésie est-elle une communication malade? La poésie, comme communication «pathologique», s'opposerait en tout cas à la communication non-pathologique. La poésie aurait-elle (ou pourrait-elle avoir) une visée thérapeutique? Beaucoup de questions émergent. L'affirmation d'Ingrid Astier serait-elle aussi de la poésie, ou bien est-ce clairement l'énonciation objective d'une caractéristique propre à la poésie? Il y a une difficulté importante: est-il possible de cerner la poésie autrement que par la poésie? Le portail lexical du CNRTL offre une autre définition du court-circuit:

Au fig. Voie beaucoup plus courte que la normale.

Cet usage pourrait rejoindre l'idée que la poésie condense des significations, que la poésie peut dire beaucoup en peu de mots ou que la poésie multiplie le sens des mots. Or, considérant que la poésie contemporaine n'est pas toujours en vers et qu'elle peut être très verbeuse, ce ne serait pas pour autant un point commun qui se retrouverait dans tous les poèmes. Tout de même, c'est déjà un début de réponse. La poésie pourrait s'envisager comme une démultiplication du sens, comme une sorte  d'accélérateur des processus sémiotiques.