Laboratoire de résistance sémiotique

Carnet de recherche d'Emmanuelle Caccamo

Emmanuelle Caccamo est doctorante en sémiologie à l’Université du Québec à Montréal. Son carnet de recherche s’apparente à un dispositif de diffusion de recherches académiques et personnelles. Elle prépare une thèse portant sur les représentations de la mémoire personnelle dans les images de science-fiction et ses intérêts portent principalement sur les théories des images, les nouvelles technologies, la technocritique, le souvenir et la mémoire artificielle. Elle privilégie les approches de la sémiotique peircienne et des études intermédiales et prétend à une approche féministe de la recherche.


Complément : Le devenir pêcheuse de perles de la chercheuse et du chercheur

Dans son projet de démêler les réductionnismes théoriques et sémantiques en vue de réhabiliter la figure d’Aby Warbug, Georges Didi-Huberman conclura L’image survivante par une parabole fort éclairante. Il qualifiera Warbug d’un genre de chercheur singulier, celui d’un pêcheur de perles. En voici un extrait :

Imaginons : le pêcheur plonge. À ce moment, sans doute, se croit-il encore le «détective» de la mer : dans les hauts-fonds obscurs il cherche ses trésors comme autant d’énigmes à résoudre. Un jour, il trouve une perle. Il la remonte aussitôt à la surface, la brandit comme un trophée. Il triomphe ; il est fier et satisfait. Ayant volé à la mer son trésor, il croit avoir tout compris – car son trophée, c’est la signification, le meaning de la mer supposément contenu dans le détail de sa perle –, il croit en avoir fini avec les abîmes. […] Il ne suspecte pas encore que, par-delà l’énigme, gît un mystère d’une tout autre sorte. Un jour – bien plus tard, par hasard –, il s’aperçoit, bouleversé, qu’il n’avait jamais regardé sa perle, car en la contemplant rêveusement, ce jour-là, il la reconnaît tout à coup : ce n’est autre que l’œil de son père mort, selon l’inoubliable prédiction chantée par Ariel, dans La Tempête de Shakespeare :

«Par cinq brasses sous les eaux,
Ton père englouti sommeille :
De ses os naît le corail,
De ses yeux naissent les perles.
Rien chez lui de corruptible
Dont la mer ne vienne à faire
Quelque trésor insolite…»

La question – l’inquiétude, la schize, la recherche du temps perdu – entre dans le pêcheur de perles et se met à le hanter. Il décide donc de replonger. En descendant lentement vers les hauts-fonds, parmi algues, méduses et l’obscurité qui gagne, il comprend trois choses. D’abord que les trésors de la mer prolifèrent, sont en nombre infini. […] D’innombrables pères gisent en d’innombrables trésors au fond de l’eau. Depuis des siècles couvert d’algues et d’impuretés, cet héritage attend d’être reconnu, recueilli, repensé.

Le pêcheur comprend alors – c’est la deuxième chose – que là où il plonge n’est pas le sens, mais le temps. Tous les êtres des temps passés ont fait naufrage. Tout s’est corrompu, certes, mais tout est encore là, transformé en mémoire, c’est-à-dire en quelque chose qui n’a plus la même matière ni la même signification : nouveau trésor à chaque fois, nouveau trésor à chaque Autrefois métamorphosé. Enfin, notre héros comprend le plus important : c’est le milieu même où il nage […], c’est l’entre-deux des choses, l’invisible flux qui passe entre perles et coraux, c’est cela même qui avec le temps a transformé les yeux de son père en perles et ses os en coraux. […]

Au moment où il comprend cela, le pêcheur de perles se sent pris d’un désir souverain : rester là pour toujours, faire du milieu organique où il nage – non le meaning des trésors eux-mêmes, mais le Leben des flux qui les ont rendu possibles – l’objet de sa quête. Il sait bien la folie que porte un tel désir : pour savoir tout à fait ce milieu de vie, de survivance, il faudrait y vivre, donc s’y noyer, donc y perdre la vie1.

Ainsi en plongeant une deuxième fois, avant d’entamer de nombreuses autres observations sous-marines, le chercheur-pêcheur de trésors prend conscience que la mer est peuplée d’une myriade de fantômes cristallisés, de mémoires qui informent nos objets. Lui qui pensait n’avoir qu’un seul père orientant son chemin se trouve à en hériter de nouveaux. Il sait que ce à quoi il avait cru fermement, malgré les apparences, ne peut désormais se comprendre qu’à travers un processus sémiosique, une exploration archéologique, sédiment par sédiment. Mais il est aussi au fait qu’une perle ne s’observe qu’à la lumière d’une autre. Voilà que son regard s’est métamorphosé et qu’il a gagné en humilité, chassant la folie de vouloir tout saisir, de croire en l’illusion de la stabilité au prix de la noyade.

Pourtant cela ne semble pas assez, car ce que la parabole tait concerne la place des mères, probablement elles aussi transformées en coraux et merveilles, enfouies dans les noires profondeurs. Comble de l’ironie, cette parabole se tisse d’un impensé, celui de la place des femmes, ces mères que les os des pères ont recouverts. Cette histoire ne dit pas si une pêcheuse de perles, par son regard singulier, aurait de son premier plongeon trouvé ces trésors bien dissimulés. Emmanuelle Caccamo aime l’imaginer.

  1. Georges Didi-Huberman, L’image survivante, Paris, Minuit, 2002, p. 507-509.  [retour]

À propos de Emmanuelle Caccamo


Emmanuelle Caccamo est doctorante en sémiologie à l'Université du Québec à Montréal. Elle co-organise le chantier de recherche Métamorphoses des écrans et elle a co-fondé la revue d’exploration sémiotique Cygne noir qu’elle dirige actuellement. Elle est également coordinatrice générale du Laboratoire de résistance sémiotique.

Publié 1 juin 2013 Catégorie Carnets, Emmanuelle Caccamo Étiquettes Aucune étiquette