Laboratoire de résistance sémiotique

Bruno Latour et l’art de la guerre

Bruno Latour est connu pour avoir « inventé » l'anthropologie des sciences. Disons qu'il a surtout popularisé le terme et défini une pratique métascientifique qui a su attirer l'attention de ses contemporains. Une manière de décrire l'anthropologie des sciences serait de dire qu'elle a pour rôle de porter une attention soutenue aux détails de la pratique scientifique1. Étudier les pratiques scientifiques, cela passe par l'analyse de « la manière dont le langage devient petit à petit un véhicule susceptible de transporter les choses elles-mêmes sans les déformer, grâce à des transformations2 ». Le travail de la science consisterait donc à traduire, à travers des mesures, des modèles, des vocabulaires et des domaines théoriques — qui sont autant d'étapes ou de modulations dans un processus à médiations multiples — des choses (ou, disons, des phénomènes) dans le langage (ou plutôt dans un ou plusieurs langages) de sorte à parvenir à en fournir une explication (en expliquer la causalité, les dynamiques qui les traversent). Ces médiations ne se font pas au dessus d'un abîme incommensurable qui séparerait les mots des choses comme le voudrait la conception moderniste ; tout au contraire, chaque mesure, chaque interprétation, puisqu'elle s'insère dans une chaîne continue, montre qu'elle appartient tout autant à la nature (qui la suscite) qu'au langage (qui la véhicule) : elle est une proposition exprimant une concrescence (Latour reprend ces termes à Whitehead). Autrement dit, chaque interprétation montre intrinsèquement quelle est sa nature, qui est de « croître avec ».

L'idée de croissance interdépendante, en train de se faire, qui pointe à la fois les limites de notre connaissance et son principe générateur, mène Latour à proposer cette définition imagée, parcellaire, mais évocatrice de l'anthropologie des sciences dans L'espoir de Pandore :

L'anthropologie des sciences suit à la trace ces improbables traductions qui mettent en jeu, de façon complètement inattendue, des définitions inédites tant de l'art de la guerre que de ce qui compose le monde3.

De quel art, de quelle guerre est-il question ici? La guerre, c'est la guerre des sciences4 — celle qui oppose l'objectivité au rationalisme, la persuasion à la vérité5. L'art, on doit l'entendre au sens du grec technè, c'est-à-dire comme un savoir-faire. En l'occurrence, il est question du savoir-faire des scientifiques et de l'adéquation de leurs techniques de mesure et d'interprétation garante de la valeur de la science elle-même. C'est à travers ces techniques, qui peuvent aussi bien correspondre à des instruments, des protocoles que des langages particuliers, que les traductions, c'est-à-dire des interprétations — des médiations motivées — du monde surviennent. Le rôle de l'anthropologie des sciences est donc de suivre à la trace ces « improbables traductions ». Improbables, les traductions le sont, car ce sont toujours les objets ou les terrains étudiés eux-mêmes — ce que Latour appelle des non-humains — qui déterminent pour le chercheur le bon angle d'approche, la bonne métaphore interprétative, le bon échafaudage théorique permettant de découvrir, d'énoncer, de partager et de valider un savoir en ce qui les concerne. Et rien n'indique à l'avance quelle traduction s'avérera opérationnelle. Le rôle du scientifique est de donner à voir l'entièreté de la chaîne des interprétations (traductions/médiations) qu'il a dû parcourir — ou, à tout le moins une partie de cette chaîne suffisamment longue — de sorte que cette chaîne ainsi partagée sache convaincre de la pertinence objective du point de vue développé sur un cas d'étude particulier.

L'art de la guerre, ici, c'est donc une activité raffinée qui consiste à expliquer quels cheminements interprétatifs ont été parcourus en quelles circonstances et pourquoi et, surtout, ce qu'ils auront permis d'expliquer du monde. Pour Latour, la référence circule continûment, tandis que le scientifique, lui, déambule avec méthode. L'art de la guerre, alors, c'est savoir user des bonnes techniques pour traduire le monde prudemment.


Image d'en-tête tirée du site de l'Universitetet i Bergen : http://www.uib.no


  1. B. LATOUR, L'espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l'activité scientifique, trad. de l'anglais par D. Gille, 2007 [1999], p. 33.  [retour]
  2. Ibid., p. 99.  [retour]
  3. Ibid., p. 95.  [retour]
  4. Latour décrit cette guerre comme celle qui opposerait les chercheurs en sciences naturelles aux chercheurs en sciences humaines. De manière un peu schématique, il y aurait d'un côté les scientifiques, de l'autre les sciences humaines, et entre les deux, les philosophes des sciences dont font partie ceux qui s'occupent de l'anthropologie des sciences — Latour au premier chef. Latour construit en quelque sorte un signe à trois termes à l'intérieur duquel il se donne le rôle tiers — sans doute le plus enviable. Il s'agit d'une stratégie certes rusée, mais sujette à la critique vu l'arrangement somme toute artificiel qui la soutient.  [retour]
  5. Voir B. LATOUR, « L'invention de la guerre des sciences », dans L'espoir de Pandoreop. cit., p. 229-250  [retour]
  • TT

    Son refus de penser les enjeux de pouvoir reste problématique : http://www.researchgate.net/publication/277372749_Lost_in_Speculation

    • Bonjour, je suis d'accord avec vous. Je vous remercie de m'avoir dirigé vers cette recension dont j'apprécie la teneur critique et avec laquelle je m'accorde en partie. La dernière page en particulier présente bien les enjeux éludés dans la pensée de Latour, qui y va régulièrement de facéties plutôt que d'aborder de front certains enjeux fondamentaux. Vous remarquerez cependant ma note 2 qui tâche de mettre en lumière un petit truc de Latour qui ne m'a pas échappé (il y en a bien d'autres) et qui est un bon exemple de construction faillible sur laquelle celui-ci s'appuie souvent.