Laboratoire de résistance sémiotique

L’Avenir à genoux devant la Catastrophe

« Chaque mot que j’écris rature l’avenir »
- André Brochu

 

 

* Plus de sacrifices. Plus de retenue. Plus d’économies. À quoi bon? Il y a la Catastrophe à notre porte. Pendant la guerre froide, nous la craignions haineuse, humaine et nucléaire. Nous l’imaginons maintenant naturelle, lente et démesurée. Plus de sacrifices, dis-je. À la place : tout bruler! Qu’il arrive donc ce désastre qui, au fond, nous rassurerait. N'aurions-nous pas finalement ce que nous méritons? Espérons une fin grandiose, qu’enfin il se passe quelque chose à notre mesure.

* Outre les célèbres slogans de mai 68, nous devons aux situationnistes la théorisation et le concept de la société du spectacle, des détournements audacieux et de fameux exemples d’actions militantes, critiques et inventives. Paradoxalement, ce mouvement d’intellectuels se tourne à la fois vers le passé, vers l’imaginaire romantique d’un âge d’or mythique, et vers les conceptions futuristes d’un avenir meilleur.

* Nous réussissons à vivre en sachant non pas ce qu’on nous cache, mais qu’on nous cache quelque chose (ce qui est beaucoup plus effrayant).

* Les situationnistes s’attaquent aux moyens techniques de domination de la nature développée par le capitalisme. Porteur d’une nostalgie des villes anciennes et des sociétés traditionnelles, ils s’opposent au monde moderne au nom d’une image idéalisée du passé. Ils lisent Novalis, Coleridge et Musset et s’inspirent du Moyen Âge français, des civilisations occitanes et amérindiennes et même parfois préhistoriques (Jorn et Gallizio étaient archéologues). Les sociétés primordiales (sans État, ni sédentarité, ni monnaie) leur semblent être l’archétype d’une société communiste à venir. Outre l’inspiration du communisme primitif, ils voient une réponse à leur désir dans le mode de vie des gitans (nomade, communautaire, sans État, étranger à la civilisation, au travail, au capital)1.

* Nous sommes confrontés à un très problématique futur. Il semble que là où nous avançons (le tombeau où nous courons), il n’y a que la possibilité du déséquilibre, d’une Catastrophe totale ou alors d’une dystopie tranquille. Pourrions-nous encore croire en un avenir radieux?

* Les situationnistes conçoivent l’avenir comme l’intensification des principales tendances de la modernité (développement des sciences et du machinisme, expansion des grandes métropoles, règne de la vitesse2). En fait, le nationalisme en exception, ils ont repris la plupart des grandes valeurs futuristes : Rapidité, jeunesse, énergie, artificialisme, science et technologie3. On attend l’avènement de l’homme nouveau, produit de l’époque moderne, pensé pour la vie métropolitaine, des « hommes sans mémoire, homme de l’état de continuelle violence, toujours en partance d’un point zéro »4.

* Un compromis a sans doute été possible grâce au contexte des années 60 et les dominantes idéologies progressistes et productivistes. Il était dans l’air du temps d’être moderne, à la mode de croire à la promesse d’un avenir meilleur.

* Il y en a pour étudier l’effet des machines sur l’humain et peut-être finiront-ils par étudier l’effet des machines sur les machines. Et même lorsqu’il y aura des machines pour étudier l’effet des machines sur les machines, il y en aura encore pour parler de « sciences humaines », « d’humanités ».

* Après la dissolution de l’international situationniste en 1972, Debord deviendra peu à peu l’anti-industriel des Commentaires sur la société du spectacle. Nostalgique des temps révolus, absolument romantique, il condamne l’accélération du mouvement d’innovation technologique constitutif de la société capitaliste. La fusion du romantisme et du futurisme n’est plus possible, il faut choisir son camp.

* Donnez-nous une ville. Une vraie de vraie ville. Géométrique, symétrique partout, encadrée, une ville de tous les possibles raisonnables. Donnez-nous un espace efficace, des avenues, des boulevards et des espaces pour travailler, pour produire. Donnez-nous une ville chaque chose à sa place et en son temps. Une ville à l’heure, à toute vitesse, à batteries sans fin. Une ville de machines sérieuses où l’on fait des affaires sérieuses. Une ville où tout à sa raison d’être utile.

* No future, qu’ils disaient.

* La propagande de notre époque en est une de consommation, de divertissement et de production. Bien sûr, devant un futur aussi incertain, il n’y a pas de problème à s’endetter. Vaut mieux dépenser et bruler ce qui nous reste. Les débuts du désarroi devant le progrès sont déjà trop loin, c’est de l’histoire ancienne et peu divertissante. Pourtant, malgré la profusion, nous épargnons, épargnons, épargnons. Produisons plus. Plein les joues, nous accourons. N’est-ce pas un autre indice de la menace que nous pressentons?

* Nous qui communiquons si bien, il faudrait dire plus vite que n’arrivent les événements. Pointer l’incohérence du productivisme économique et la fatalité de l’évolution des technologies. Révéler notre sidération devant la catastrophe imminente. Mais avec quelle énergie pourrons-nous crier cette fin du monde interminable? Devant la constatation d’une absence de destin, où trouver l’élan d’opposer une résistance quelconque5?

* Toujours ce foutu besoin d’être humain qui remonte. Du superbe, du sublime, du surréel, du poignant, du tremblant, donc du rêve, des idées, de l’amour, de la passion et de la poésie nous rattrapent. Nous espérons quelque chose d’excessif, hors du rituel quotidien des hommes-machines. Je mettrai du sang dans ma parole, j’ai une prière en bouche pour un miracle.

 * No future, qu’ils disaient. (Puis nous en avons fait un spectacle.)

 

 

 

PS Au moment où je corrige ce texte, un chat passe près de ma fenêtre. Non, ils sont deux. Ils se tournent autour en miaulant, font une drôle de fresque de leurs pas dans la neige. Je n’arriverai pas à me sentir en sécurité, comme eux. Je sors et laisse une tablette de chocolat noir dans la boite aux lettres d’un ami, sachant qu’il se traine dans son désespoir et n’y pouvant rien. Le sens nous fuit 6.

 

 

  1. Jean-Paul Clébert, Tsiganes et Gitans, Paris, Éditions du Chêne, 1974, p. 25.  [retour]
  2. Lire Serge Milan, L’Antiphilosophie du futurisme. Propagande, idéologie et concepts dans les manifestes de l’avant-garde italienne, Lausane, L’Âge d’homme, 2009.  [retour]
  3. Patrick Marcolini, Le mouvement situationniste, une histoire intellectuelle, Montreuil, Éditions de l’Échappée, 2013, p. 181.  [retour]
  4. G. Pinot-Gallizio, « Discours sur la peinture industrielle et sur un art unitaire applicable », ISn. 3, décembre 1959, p. 32.  [retour]
  5. A. Le Brun, Si rien avait une forme, ce serait cela, Paris, Éditions Gallimard, 2010.  [retour]
  6. Starhawk, Femmes, magie & politique, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1982.  [retour]