Laboratoire de résistance sémiotique

Avant le sens, la voix

à O.G.

* La voix vient toujours avant le sens, elle est le seuil d’où le sens s’échappe.

* Le silence se fait de plus en plus rare, l’écoute des voix ponctue nos activités quotidiennes et nous accompagne à chaque instant. Nous ne connaissons pas le silence, ni auditif ni visuel, puisque nos villes se retrouvent couvertes des écriteaux les plus divers. Nous sommes constamment assaillis d’informations, de mouvement, de vitesse. Des évidences.

* Lancée au bord de lui, je glisse un mot ou deux dans sa direction, non certaine qu’ils l’atteignent. J’ai son regard dans les mains, comme un bouquet d’espoirs. 

* Les études littéraires ont la forte tendance à considérer les textes en dehors de leur matérialité. Les objets qu’on analyse sont alors désincarnés, coupés de leur support et, du même coup, du contexte qui les a vus naître.

* L’expérience de la lecture contient toujours une part importante d’impressions sensorielles. Plusieurs sens sont stimulés : l’odorat capte l’odeur du papier et hume l’encre et la colle, les mains tâtent la couverture et touche le papier, l’ouïe perçoit le son du froissement des feuilles et le craquement du dos, la vue déchiffre les signes, certes, mais elle observe aussi la double page et en tire certains messages.

* Il me montre son cahier à dessin, c’est lui que j’observe. La façon dont il pince le coin de la couverture, cette manière étrange de tourner les pages, un peu comme un chien gratte la terre. Puis il arrive au point désiré, tourne le cahier vers moi, toujours en pinçant le coin, le même coin. J’aimerais entrer dans l’habitude de ses gestes.

* Le livre est souvent « victime de sa matérialité»1. N’a t’on pas toujours envie de revenir à un ouvrage dont l’odeur et le maintien des pages nous plait ? En librairie, n’est-on pas souvent attiré par les livres dont l’esthétique nous rejoint? Qu’elle nous repousse ou nous attire, qu’elle facilite ou complique la lecture, la matérialité d’un livre participe forcément à l’expérience de la réception.

* Nous aimons jouer à sentir des livres pour en deviner l’année de publication. Il se plaint que mes livres sont injustement bien conservés. Nous aussi, injustement bien conservés.

* Le grain de la voix est pour Barthes ce moment ou « une langue rencontre une voix» 2, « la matérialité du corps parlant sa langue maternelle» 3, le « poids signifiant»4 de la voix.  Cette dernière expression illustre particulièrement bien l’effet d’une voix qui charge un texte de significations supplémentaires.

* La voix n’est qu’un seul aspect de la lecture d’un poème sur scène. Elle est ce que l’auditoire reçoit par le sens de l’ouïe. À cela vient entre autres s’ajouter la vue du corps du poète, sa posture, ses gestes et son visage, ainsi que tout ce qui sera capté par le sens postural, comme la présence des autres individus et la grandeur de la salle.

* On dira qu’une voix est chaude ou froide, douce ou rocailleuse, pleine de couleurs, etc. La manière d’articuler d’un individu peut-être rauque, sèche ou grasse. Le timbre est atone, inexpressif, instable. On parlera de même d’un rythme trainant ou rapide, saccadé.

* Nous habillons nos paroles de voix différentes. Différentes, oui, mais moulée l’une à l’autre pour se répondre.

* La voix est le lieu où se tiennent les signes de la parole.

* Une mélodie, un timbre, donneront des indices sur la provenance, sur l’origine et même sur le statut social et la génération de l’orateur, ainsi que son appartenance à une sous-culture particulière.

* La voix sera perçue et interprétée selon la culture de l’individu en écoute. Elle n’est jamais tout à fait neutre pour le récepteur. Déjà, note Breton, l’utilisation « de la voix dans l’interaction est soumise à une trame de ritualités concernant par exemple son volume, sa hauteur, son timbre, son intonation» 5. Les rencontres et les échanges entre les êtres ont une forte part de ritualité.

* Il y a un code d’utilisation de la voix, « une voix est une matière sonore à la fois sociale, culturelle, sexuée, affective, singulière, marquée par des ritualités et des émotions propres à une communauté linguistique à un moment de l’histoire» 6. Le contrôle de sa voix, conscient ou non, sert à diriger l’interprétation qui en sera faite.

* La voix est enracinée dans la chair. Elle nécessite un corps pour exister alors que « dans l’écrit le corps disparaît même s’il demeure sous une forme métaphorique dans l’agencement de la phrase, son rythme, le choix des mots»7.

* Mes poumons produisent un souffle qui chemine vers le haut de mon corps. Il prend sa forme dans mes plis vocaux, résonne dans ma bouche, se déploie hors de moi jusqu’à l’atteindre.

* La peur de parler en public est un symptôme de l’impression de révélation qu’enclenche le partage de sa  voix. À cause de toutes ses informations qui la composent, notre voix nous met à nu, nous dévoile.

* Le message derrière une voix s’inscrit dans un contexte particulier, un espace-temps partagé. Adresse particulière à quelqu’un (même à soi), elle s’inscrit dans une relation.

* Pour Roland Barthes, parler est «un phénomène physiologique » alors qu’écouter est « un acte psychologique»8. Il ne s’agit pas simplement d’une oreille qui reçoit un son, mais aussi d’un individu qui recherche consciemment à retirer la signification de ce son. Il s’agit d’une posture active. Celui qui écoute « assume de prendre sa place dans le jeu du désir » puisque  « l’écoute parle»9.

* Ma voix est ce lieu où il peut s’étendre apaisé. Je lui offre cette quiétude.

 

  1. Évanghélia Stead, La chair du livre, Paris, PUPS, 2012, p. 472.  [retour]
  2. Roland Barthes, L’obvie et l’obtus, Paris, Éditions du Seuil, 1982, p. 237.  [retour]
  3. Ibid, p. 238.  [retour]
  4. Ibid, p. 241.  [retour]
  5. David LeBreton, Éclats de voix, une anthropologie des voix, Paris, Éditions Métailié, 2011, p. 35.  [retour]
  6. Ibid, p. 12.  [retour]
  7. Ibid, p. 241.  [retour]
  8. Roland Barthes, op. cit., p. 217.  [retour]
  9. Ibid, p. 229.  [retour]