Laboratoire de résistance sémiotique

Aspects sémantique et socio-relationnel de la «résistance»

Ce texte a d'abord été présenté au public à l'occasion d'une table ronde ayant eu lieu dans le cadre du lancement officiel du Laboratoire de résistance sémiotique, à l'Université du Québec à Montréal, le 7 octobre 2013.

 

Devant tout pouvoir qui exige soumission et sacrifices de toute nature, la tâche du philosophe est l’irrespect, l’effronterie, l’impertinence, l’indiscipline et l’insoumission. Rebelle et désobéissant, et bien que convaincu du caractère désespéré de sa tâche, il se doit d’incarner la résistance devant le Léviathan et ses porteurs d’eau.

Michel Onfray

Résistance [Rezistãs]. n. f. (Resistance, 1270; de résister)1. Mais qu’est-ce que le lexème «résistance» recouvre et condense? Prendre pour objet de réflexion la résistance nous amène avant tout à porter un regard sur le champ lexico-sémantique du terme. Souvent rattachée à la pensée politique, psychanalytique et sociale, la notion de résistance recouvre des configurations sémantiques et socio-relationnelles bien diversifiées.

On résiste à la totalisation ou à l’homogénéisation – c’est-à-dire à la cohérence -, comme on résiste à l’incohérence – c’est-à-dire à la dispersion, et à la valeur plus généralement. On résiste à la nécessité et à la fusion comme on résiste à l’engagement (cf. inquiétude). On résiste au temps comme à l’espace. On résiste même à la modalisation (cf. stupidité, apathie), comme la modalisation elle-même nous fait résister2.

Du point de vue sémantique, l’enjeu repose sur la délimitation des contours, des frontières, des zones de contact de ce qui peut être défini en opposition à l’acceptation. Et cette «non-acceptation» est appréhendée, dans la plupart des cas,  comme une sorte d’inaction, c’est-à-dire comme une «force d’inertie» constitutive de la valeur propre du terme «résister». Ce caractère d’inactivité confirme le sens étymologique du terme qui est celui de «s’arrêter» (du verbe latin resistere). La multiplication des potentialités signifiantes donne lieu à un groupe sémantique qui, au niveau des macrostructures du discours, se matérialise par le pouvoir du «ne pas céder», du «ne pas s’altérer», du «ne pas accepter». Sous l’optique des grandeurs générales de la tension, résister se range du côté de la fermeture, «comme conjonction du tendu et de l’intense, et par conséquent, se traduit sur le plan temporel le plus souvent par l’attente ou sur le plan spatial par la fermeture, voire la concentration3».

Bien évidemment, cette force d’inertie n’est pas un refus pur et simple, ce qui renverrait la résistance à une clôture sur soi, mais elle vise aussi l’affirmation d’un sens nouveau.  L’opération effectuée par la «non-acceptation» est considérée plutôt comme une négation constructive, comme une capacité combative «d’individualiser des parcours alternatifs n’appartenant pas à un ordre de référence préconstruit4». En ce sens, l’acte de résister convoque, par l’introduction d’une discontinuité à l’intérieur de la continuité discursive, une rupture délibérée du pacte énonciatif qui converge, à son tour, vers la configuration d’un «lieu de résistances5». Un tel acte marque désormais un point fondamental d’une différence faisant apparaître la possibilité de rompre un contrat et d’en souscrire un autre conformément à «une tension fiduciaire, dynamisée par les oscillations de l’attraction et de la répulsion, et déséquilibrée en faveur de la scission6».

C’est ainsi que, sur le plan socio-relationnel, on peut qualifier de «résistant» un mouvement réactif, une réponse témoignant d’une divergence à l’égard d’un paradigme, d’un système, d’une convention7. Conséquemment, les discursivités qui émanent du terme «résistance» se manifestent assez clairement sous la forme d’une critique sociale, d’une opposition à des dispositifs de normalisation, d’une contestation des mécanismes d’encadrement de la vie et d’une indiscipline qui se refuse de se libérer des rêves utopiques de création et de changement. Ces caractérisations thématiques enveloppées d’une tonalité adversative indiquent la présence d’une «structure cognitive dans la mesure où elle est conçue comme l’expression d’une volonté d’opposition8»: structure qui accueille un dispositif modal conflictuel constitué de l’acceptation comme «bon vouloir» et du refus comme «vouloir-résistant9».

Ce double aspect (sémantique et socio-relationnel) explicité plus haut justifie les raisons de notre intérêt pour la résistance: «à la fois lieu du conflit de sens, apte à révéler les limites de la non-admissibilité à l’intérieur d’une logique donnée, et lieu de l’indisponibilité sociale où dominent les connotations pathémiques10». L’enjeu des études sémiotiques concerne particulièrement l’appréhension de l’instabilité constitutive de la dynamique des négociations et des forces en conflit qui élaborent les orientations discursives de la résistance. À cet égard, comprendre ces orientations implique retrouver les mouvements de la tension et de l’équilibre fragile qui déterminent la nature conflictuelle du caractère agonistique du discours.

Le terme «résistance» condense ainsi l’affrontement entre deux forces qui se disputent le champ du discours et qui convoquent «la dimension subversive d’un penser autrement11». Résister devient un moment de potentialité absolue qu’ouvre le sujet par sa «transgression risquée, offensive et pour cela même réprimée par certains, mais également aimée, pratiquée, choisie par d’autres comme une pratique essentielle12». Afficher le signe de la résistance à l’intérieur d’une activité quelconque représente en dernière instance une belle promesse qui renvoie inévitablement à l’aura romantique du rêve jamais clos de la topique révolutionnaire.

 

 

  1. P. ROBERT, Le Petit Robert de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1990, p. 1684.  [retour]
  2. L. MARKS, «Forces et barrières dans la représentation des actes perceptifs», dans Pierre Ouellet (éd.),  Action, passion et cognition d’après A. J. Greimas, Québec, Nuit blanche éditeur, 1997, p. 169.  [retour]
  3. Ibid., p. 168.  [retour]
  4. G. CERIANI, «Les raisons d’un choix (im)pertinent», dans Actes Sémiotiques [En ligne]. Disponible sur: <http://epublications.unilim.fr/revues/as/3143> [consulté le 01/10/2013]  [retour]
  5. C. ZILBERBERG, Raison et poétique du sens, Paris, Presses universitaires de France, 1988, p. 230.  [retour]
  6. A. J. GREIMAS & J. FONTANILLE, Sémiotique des passions. Des états de choses aux états d’âmes, Paris, Éditions du Seuil, 1991, p. 35.  [retour]
  7. G. CERIANI, op. cit.  [retour]
  8. L. MARKS, op. cit., p. 169.  [retour]
  9. A. J. GREIMAS & J. FONTANILLE, op. cit., p. 73.  [retour]
  10. G. CERIANI, op. cit.  [retour]
  11. Ibid.  [retour]
  12. Ibid.  [retour]